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MOEURS ADMINISTRATIVES.

XIIIe LETTRE A MADAME...

Paris, le 16 octobre 1824.

Je vous ai' dit, dans ma dernière lettre, que nous nous mettrions très-incessa mnient au travail , que nous emplirions les porte-feuilles, et qu'admis dans le cabinet du ministre, nous irions discuter des rapports et arracher des signatures ; mais, dans l'intervalle d'une lettre à l'autre, une foule de souvenirs et d'observations viennent assiéger ma mémoire, et me signaler des lacunes dans les notions générales que je vous ai données.

Il est impossible que je passe outre sans vous entretenir d'une nouvelle espèce d'égoïsme auquel ont

donné naissance les meurs administratives, égoïsme · que les moralistes n'avaient point encore connu , et qu'ils n'ont pu caractériser.

Cette pưissance d'intérêt personnel qui fait qu'en toutes choses on pense d'abord à soi , a trouvé à se développer au sein de l'administration. Le hasard ou la faveur vous ont-ils mis en possession d'un emploi ? A peine vous avez signé deux fois les états d'appointemens que vous jetez tendrement les yeux autour de vos parens pour voir si quelque membre de la petite famille ne pourrait pas être admis à prendre sa part du budget de l'État. C'est en effet un moyen de doubler, de tripler le revenu que vous y prélevez. Le bud

get vous fait dix mille francs de rente ; c'est fort joli; mais vous avez un frère qui est disponible; qui, comme vous, est présentable et ne recevrait pas avec moins de grâce dix mille francs de traitement. Vous avez un père qui a occupé des emplois avant ou pendant la révolution; un oncle, un cousin qui viennent souvent diner chez vous, et vous calculez que si le frère touchait à votre exemple, dix mille francs, le père, mille écus , l'oncle et le cousin quatre mille francs , vous exerceriez sur le budget un petit mouvement d'attraction égal à vingt-sept mille livres de rente; la piété filiale , l'amour fraternel, la ten tresse avunculaire et la bienveillance cousinale dissimulent à vos propres yeux ce qu'un pareil calcul peut avoir de vénal; des-lors tous les impôts, quelque lourds qu'ils soient, vous semblent justes : les rigueurs de la contribution foncière s'évanouissent devant l'enthousiasme de famille ; l'inhumanité des impôts indirects et la barbarie de l'octroi vous semblent des mots vides de sens quand il s'agit des intérêts de votre vieux père, et de l'ami que la nature vous a donné. :

Dans ce délire d'affection pour votre sang, vous vous mettez en campagne, et vous êtes sans repos jusqu'à ce que vous ayez classé tous vós bons

parens

dans quelque coin du budget.

Cette tendance des salariés à intercaler leur famille dans un chapitre des dépenses générales de l'État, ne pouvait, de nos jours, échapper à l'observateur. Elle méritait de recevoir une dénomination que l'usage a déjà popularisée , et à laquelle le dictionnaire de l'Académie accordera un jour des lettres de naturalisation : on l'appelle Nepotisme.

Le Moniteur vous a fourni d'illustres exemples de ce nouveau genre d'égoïsme. Ses colonnes sont constamment ouvertes aux invasions du pépotisme auquel appartient la nomination d'un grand nombre d'emplois. L'usage a légitimé le droit d'usurpation de ce monstre, et nous pourrions compter ici des familles dont tous les membres , jusqu'aux arrière-petits-cousins, portent en poche des brevels qu'ils ne doivent qu'à la consanguinité ministérielle. Cette disposition des fonctionnaires à placer leurs parens, a déjà fondé, parmi nous, des aristocraties budgétaires dont les ramifications s'étendent à toutes les parties de l'administration. Le même nom de famille se pratique à la fois un vaste gîte dans les finances , dans la guerre, dans la marine, dans l'église , dans le barreau et dans les préfectures. Je vous défie de spéculer, de vous battre, de naviguer, de plaider ou de prier, sans vous heurter à un même nom qui, se subdivisant en frères, en neveux et en cousips, propose la loi comme ministre, en soutient la discussion comme conseiller d'État , la discute et la vote comme député, l'amende comme pair de France, l'exécute comme directeur ou préfet, et n'en est responsable à aucun titre.

Ces conquêtes de la consanguinité pour lesquelles. les pères, les oncles, les neveux et les gendres sont aujourd'hui autorisés à s'armer comme jadis on se levait en masse pour occuper la Terre Sainte, mériteraient bien d'être disputées par un gouvernement vigilant. Bien que je ne sois pas disposé à faire un usage immodéré de l'article de la Charte qui prononce mon admissibilité à tous les emplois, j'éprouve une sorte de bien aise à me savoir cette aptitude , et pense comme Montaigne qui, sachant de reste qu'il n'irait jamais à Pékin, se serait cependant trouvé l'homme du monde le plus misérable, si une ordonnance royale lui avait interdit cette résidence. Comment donc voir sans effroi une douzaine de familles, dont chacune ayant à sa tête un chef armé de pied en cap, fait militairement la guerre aux places, mancuvre dans les salons, tiraille dans les audiences, 'et bat en retraite dans les antichambres?

Vous ne sauriez croire avec quelle adresse et quelle tenacité l'aristocratie budgétaire s'attache à la pour

suite des emplois. Dès qu'un chef de famille a placé ; toụs les siens dans l'administration, on passe entre

tous les parens un traité d'assurances mutuelles dont
les conditions sont prévues et réglées d'avance comme
celles de nos compagnies contre l'incendie et les rava-
ges de la grêle. Tous les membres de cette famille,
épars dans les divers domaines de l'administration, con-
viennent des secours mutuels qu'ils se prêteront selon
la nature de leurs fonctions et le degré de la pareņté. Il
est arrêté que les petits cousins feront l'éloge des talens ,
du chef de famille ; les cousins issus de germains prô-
neront son dévouement, et les oncles à la mode de
Bretagne, sa probité et sa délicatesse. Celui-ci leur rend
la monnaie de cet encens en lettres de recomiñanda-
tion, et en demandes d'avancement. Il est d'obligation
que, dès que l'un tombe, vite les autres volent à son se-
cours et le relèvent. Sont-ils trente? il y en a toujours
vingt-neuf qui tendent leurs cinquante-huit bras sala-
riés au parent chancelant; et, bon gré malgré, le re-
portent en triomphe au poste d'où il était débusqué.
Il se forme entre eux un contrat de faveurs réciproques,

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une sorte de tontine de protection. Le chef de famille , semblable au chêne de la forêt, projette au loin dans le terrain de l'administration des nombreuses racines, et s'il en est arraché , laisse encore sous le sol de vigoureux rejetons qui défieront la bêche de la destitution.

Le népotisme, ainsi converti en système, a disposé ses tarifs et réglé, les degrés de ses droits aux revenus de l'État. Si vous fréquentiez les salons du faubourg Saint-Germain, vous y apprendriez, à livres sous et deniers, ce que valent un gendre, un neveu, un oncle et un grand-père ; mais ce qui pullule pardessus tout, c'est l'engeance des cousins: il y en a aux douanes, aux tabacs , aux sels , à la loterie , dans les jeux et à la police. Les cousins s'introduisent par. tout; si j'étais ministre des finances, je n'oserais me faire rendre compte de ce que les cousins coûtent au budget.

Vous me disiez un jour, qu'égarée dans les bureaux, vous n'aviez entendu qué ces mots articulés de cabinet en cabinet et de porte en porte : man frère ! mon oncle! mon neveu ! mon cousin! et vous me demandiez l'explication de ce phénomène. J'imaginé que vous en apercevez maintenant la cause.

Ces invasions d'emplois par les membres d'une même famille ont produit un résultat comique, dont il nous est du moins permis de rire. Beaucoup de frères, portant le même nom, se sont fréquemment trouvés confondus, mêlés dans la notoriété d'hommages et d'honneurs qui escortent leurs placés lucratives. Dans cette présence continuelle du même nom à tous les actes du pouvoir , ä toutes les solennités et à toutes les récompenses, il arrive à la curiosité pu

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