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blique de commettre les plus grossiers quiproquo: de faire honneur au frère Paul du superbe discours du frère Philippe ; et au neveu Jérôme du prudent arrête de l'oncle Garguille. Les familles budgétaires.ont découvert un moyen de remettre de l'ordre dans tout cela, et de s'affranchir de cette communauté de biens et de maux: il consiste à ajouter un nom de village au nom souche de famille. Ainsi soit donnée la famille Dupré, dont un frere est directeur, l'autre secrétaire général, un troisième conseiller d'État, et un quatrième receveur des finances; on a Dupré de Surêne, Dupré d'Asnières, Dupré d'Auteuil et Dupré de Chaillot. Voilà conime, en, administration, de bonnes têtes évitent le désordre; c'est, sans doute, une de celles-là que M. de Villèle aurait souhaitée à la direction des vivres de l'Espagne.

Mais les têtes qui portent panaches sont, comme vous le savez, sujetteś à des revers de fortune, et si les frères élevés au pouvoir , partagent quelquefois les honneurs d'un quiproquo , il leur arrive souvent d'avoir à partager les périls de certaines méprises. Telle fat celle dont, en 1815, se chargèrent mes tablettes. Deux frères occupaient dans une même admiñistration, l'un le poste de secrétaire, l'autre celui de directeur-général. Le secrétaire général était l'homme modéré, conciliateur, qui jelait au feu les paquets de délations, proclamait hautement qu'on pouvait être bon employé sans dénoncer ses camarades, et fidèle sujet sans avoir été à Gand. Le directeur, au contraire, avait des cartons toujours ouverts , étiquetés des vingtquatre lettres de l'alphabet, pour recevoir et classer les notes anonymes. Il consultait ces impurs matériaux pour pratiquer des épurations et des purifications. Au nombre de ses victimes se trouva un brave et digne fonctionnaire qui pensa fort à tort que,

dans une pareille confusion, le droit naturel permettait de se faire justice soi-même. Il arrive à Paris dans cette résolution; ignorant que, sous le toit de la inême administration et sous le même nom, existassent à la fois un frère administrateur et un frere purificateur. C'est à ce dernier qu'il en voulait, et son ressentiment dédaignant de s'armer d'une pétition, se pourvoit de ce mâle rejeton des forêts avec lequel les cadis ont coutume de rendre la justice. Quatre heures sonnent : le frere purificateur purifiait encore; hélas ! et le frère administrateur quittait paisiblement les bureaux, s'applaudissant du bien qu'il venait de faire, lorsqu'il est abordé par mop malheureux purifié qui , d'une main vigoureuse, acquitte sur ses épaules innocentes la dette de la vengeance, en s'écriant, à la manière d'Oreste : Tiens, tiens , voilà le prix des épurations ! Arrêtez ! vous vous méprenez; je suis Dupré de Chaillot. C'est mon frère qui purifié ; c'est moi qui administre. Il n'était plus temps: le népotisme avait produit son effet.

Des ministres qui exercentenvers leur famille l'industrie du népotisme, les uns, habiles lecteurs au grand livre de l'avenir, prévoient les désastres d'une disgrâce, les autres, confians jusqu'à l'excès, ne jettent pas les yeux par de-là le fauteuil où s'asseoit leur rotondité; Ceux-là placent leurs parens à l'extérieur; ceux-ci à l'intérieur. J'ai connu un ministre prévoyant, aujourd’hui disgracié, qui a placé les siens dans des postes ou ils sont invulnérables : il donna à son frère une ambas

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sade, à son gendre une recette générale, à son fils aîné une préfecture, à son fils cadet un consulat; à son neveu une recette d'arrondissement, à tous ses cousins des perceptions de commune, et à leurs femmes des bureaux de papier timbré. Tout cela est debout, tout cela administre encore, et gřuge annuellement un petit million au grand ratelier du budget.

Un ministre à vue courte , qui ne voit pas plus loin que son nez , place au contraire tous ses parens autour de lui : il répartit entre ses frères et ses gendres les quatre directions qui sont sous main; il fait d'un fils aîné son secrétaire-général, et son secrétaire intime du cadet qu'il faut former. Ses neveux sont nommés chefs de bureaux ; ses cousins deviennent commis, et ses petits-cousins expéditionnaires. Rien n'est plus mal entendu que ce népotisme de concentration. Les chambres sont convoquées ; il est déinontré que le ministre a perdu la majorité ; une ordonnance royale le lui prouve : il est congédié. Qu'arrive-t-il? Toute cette famille dont les membres étaient juchés les uns sur les autres, disparaît du budget comme la décoration qu'enlève un coup de sifflet. On a vu un ministère semblable entièrement désorganisé par la retraite du ministre. Un seul employé qui, pour faire valoir une ombre de consanguinité avec Son Excellence , aurait été obligé de remonter jusqu'au père Adam , resta debout au milieu de tant de ruines. Le successeur tenta bien de le chicaner; on commença it à lui trouver des airs de ressemblance avec le ministre déchu ; il parvint fort heureusement à justifier par pièces, qu'il n'était pas de la famille.

. Il arrive souvent que le grand nombre des parens

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d'un ministre est hors de toute proportion avec les prévisions du budget. J'ai vu de ces cas extrêmes ou la philosophie de Son Excellence était contrainte de donner à un parent éloigné la plus humble des positions, En voici un exemple:

Tout était placé : les ascendans et les descendans en ligne directe, ceux des branches collatérales, soit du côté du mari, soit du côté de la femme, avaient obtenu des emplois. Un pourtant de ces derniers , qu'on ne soupçonnait guère, est tout-à-coup vomi par les Cévennes à Paris, où il descend, encore vêtu de l'habit de porteur de contrainte; avec la longue habitude qu'il avait de s'établir en garnisaire, c'était un solliciteur tenace, et qu'une vague promesse n'aurait point satisfait. Il se réclame du titre du cousin; à quoi Son Excellence répond qu'il lui sort des cousins de dessous terre; qu'il ne pourrait décemment leur offrir des places de garçon de bureau , et que c'est pourtant tout ce qu'il a en ce moment. Le cousin , très-peu fier, prend le ministre au mot, et accepte. On lui fait sentir l'inconvenance de cette situation ; il persiste; le brevet de garçon de bureau lui est délivré, mais on lui impose la dure condition de changer de nom, et de garder le plus. profond silence sur la parenté, il s'y soumet : trois mois s'écoulent durant lesquels le cousin , relis gieusement discret, répond sous son nouveau nom å la sonnette d'un chef de division petulant et capable , dont Son Excellence faisait grand cas. Pourtant le mystère commençait à l'étouffer, il éprouvait de ce long silence une sorte de suffocation, lorsqu'un jour il néglige de répondre aux tintemens réitérés de la sonnette. « Qu'est-ce donc que ce drôle-là, dit le chef

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de division ? - Je ne suis point un drôle , Monsieur.

Vous êtes un drôle , et de plus un insolent que je ferai mettre à la porte. A la porte, moi? Non, non, réplique le garçon de bureau enflé de colère, et déjà hors de son rôle ; vous n'avez pas ce pouvoir. Maraud, je n'ai pas ce pouvoir! apprends que je suis l'homme de confiance du ministre. — Et moi, Monsieur (en frappant du pied), je suis son cousin ! Cette réplique pétrifia l'imprudent chef de division qui demeura long-temps immobile. Le cousin, reyenu à lui-même, le supplia, le conjura de garder le silence;

mais l'homme de cour eut depuis ce moment, pour son garçon de bureau, des attentions et des égards qui ne tardèrent point à apprendre à tout le ministère le secret que chacun avait ignoré, et la bassesse dévoila ce que la vanité avait su taire. •

Cette maladie du népotisme qui tient tous les gros fonctionnaires, est, conime toutes celles de l'administration, essentiellement contagieuse. Sa maligne influence gagne toutes les hiérarchies , descend jusques dans les derniers grades. Un chef de bureau destine à son fils ou à son neveu , une vacance espérée, ou une place à naître. La même ambition s'empare du pere de famille, sous-chef, ou employé. Chacun traîne après soi, des neuf heures du matin, d'imberbes administrateurs qui, furtivement introduits dans les bureaux, préludent au surnumérariat et promettent à la circulaire des soutiens, aux réglemens des défenseurs. Des que

les décès, les réformes ou les destitutions ouvrent la file, vite un cousin s'y glisse. Là, comme le général au champ de bataille , le népotisme crie continuellement : Serrez les rangs!

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