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ont elles un fondement historique ? Pour ma part je ne le pense pas, et je fais honneur du tout à l'imagination du poète. Sans doute, on lit en un passage 1 que la jalousie d'Archambaut et sa conduite à l'égard de Flamenca étaient devenues le sujet de chansons satiriques qui couraient par toute l'Auvergne; et à dire vrai il se peut fort bien qu'un des seigneurs de Bourbon-l'Archambault ait été jaloux de sa femme; et il n'est pas non plus impossible qu'on se soit moqué de lui. D'autre part, je crois volontiers que l'idée d'un souterrain conduisant à une salle de bains devenue lieu de rendez-vous, s'était présentée à plusieurs avant que l'auteur de Flamenca en tirât parti 2, mais, en admettant même que les faits accessoires du roman puissent n'être point dépourvus de fondement, il restera encore une assez belle part à la fantaisie. Et d'abord, le procédé ingénieux que Guillaume imagine pour converser avec sa dame est une conception que je revendique pour notre romancier. Aussi loin que s'étendent mes informations, je ne vois point que personne s'en soit avisé avant lui, ni après. C'est que dans l'application ce procédé doit présenter de sérieuses difficultés, sans compter qu'il exige une patience dont les amants vulgaires sont peu capables.

A part cette conception hardie autant que neuve, le roman ne présente aucune situation qui soit particulièrement digne de remarque. Dès le moment où Guillaume et son amante ont trouvé moyen de se voir, l'action se traine, s'alanguit quelque temps, pour recommencer à

↑ V. 1181-4,

2 Amaury-Duval a signalé le même moyen dans le Chevalier à la Trappe (Hist. litt. XIX, 788).

nouveau après le retour de Guillaume. C'est comme un second récit enté sur le premier, mais un récit qui n'a plus rien de dramatique, où tout est description, dans lequel rien ne marche à un dénouement. On ne sait comment l'histoire peut finir; mais à vrai dire, on s'en soucie peu ; car la curiosité est satisfaite alors que Guillaume a mené à bonne fin sa difficile entreprise.

D'ailleurs, c'est par les caractères que vaut Flamenca. Ils sont étudiés avec une extrême finesse, et certains d'entre eux peuvent passer pour d'excellents types. Mais, pour les apprécier, il faut se placer au point de vue de l'auteur, il faut se pénétrer des idées sous l'empire desquelles il écrivait; surtout il importe de se bien persuader qu'il n'a pas eu d'autre intention que celle de composer un ouvrage plaisant et délectable, non point une œuvre morale. Il est de ceux dont un pieux traducteur du roman ascétique de Barlaam et Josaphat a dit :

Pluseur ont sovent travaillé,

Le jor pensé, la nuit veillé

Por rimer et por chose dire

Dont il fasoient la gent rire.
Ne leur chaloit fust voir ou fable

Mais que à aus fust delitable 4.

Pour lui, la vertu la plus prisée est la libéralité, sans laquelle la vie élégante des cours perd tout son lustre, et le défaut le plus blâmable est la jalousie, ennemie naturelle des réunions brillantes et des tournois. Son héros, Guillaume de Nevers, est le modèle du gentilhomme

1 Barlaam und Josaphat, Stuttgart, 1861, p. 336-7.

accompli, tel que pouvait le concevoir un troubadour. It est riche, et prodigue l'argent avec cette générosité irréfléchie dont les chroniques et les romans du temps nous offrent tant d'exemples. Il excelle dans tous les exercices du corps et de l'esprit: vainqueur dans les tournois et dans les guerres, il possède l'instruction suffisante pour remplir au besoin l'office de clerc. Aussi, est-il recherché de tous des hommes qui tiennent son amitié à grand honneur 4, des dames qu'il charme par son esprit 2, des jongleurs qu'il comble de présents 3. Entre lui et Archambaut, soupçonneux, grognon, bourru par système, la partie était trop inégale, et Flamenca mérite bien quelque indulgence.

Mais le contraste n'existe pas qu'entre Archambaut et Guillaume Archambaut est à lui seul toute une antithèse. Lui si grand, si noble, si généreux, éprouve une métamorphose subite à l'instant où la jalousie lui est entrée au cœur il se fait rébarbatif à plaisir, espérant ainsi inspirer à sa femme une crainte salutaire ; il ne voit personne et devient pour tous un objet de moquerie. Puis, comme par enchantement, sur la foi d'un serment fallacieux, le voilà qui dépouille la jalousie et redevient l'homme d'autrefois; comme dit le poète « il recouvre courtoisie » 5. Il mérite d'être l'ami de Guillaume et devient presque son émule, sans toutefois s'élever à sa hauteur, car notre

1 V. 6964.

2 V. 1690-3.

3 V, 1725 et suiv.

4 V. 1557-68.

5 V. 6775.

romancier n'est disposé à sacrifier son héros à personne, et d'ailleurs, dans sa pensée, le second rang était honorable quand Guillaume occupait le premier.

Ces deux types sont également intéressants pour l'histoire des mœurs, mais au point de vue littéraire, ils n'ont pas la même valeur. Guillaume est trop parfait. Dès qu'on est informé qu'il était si bon qu'il ne pouvait devenir meilleur », sachant d'ailleurs en quoi consiste la perfection aux yeux d'un troubadour, on reste indifférent aux développements dans lesquels notre auteur s'attarde pour nous faire mieux apprécier son personnage de prédilection. Archambaut nous attache davantage, il est plus ondoyant, plus fantasque, pourrait-on dire. D'ailleurs les scènes de jalousie dont il est l'unique acteur sont composées de main de maître. Il y a dans les querelles qu'il fait à sa femme, dans les monologues où on le voit s'exciter luimême, des traits d'un comique excellent. Lorsqu'Archambaut dit à Flamenca, qui n'en peut mais: « Je connais bien le petit manége des regards, des signes, des mains serrées, des pieds pressés. A qui pensez-vous avoir affaire? je suis aussi rusé que vous 2», on se rappelle Arnolphe faisant la leçon à son frère:

Bien huppé qui pourra m'attraper sur ce point!
Je sais les tours rusés et les subtiles trames
Dont pour nous en planter savent user les femmes.

Le personnage de Flamenca vaut moins. On l'aura suffisamment apprécié en disant qu'il fait pendant à celui de Guil

1 V. 1711.

2 V. 1143-6.

laume. Des deux parts même politesse, mêmes goûts, mêmes qualités physiques et morales. L'amour auquel ils cèdent l'un et l'autre est un sentiment froid, résultat d'une vie oisive que l'on cherche à occuper plutôt que d'une passion véritable. Pour Guillaume, c'est affaire de bon ton; il était arrivé à un âge où il ne pouvait, lui gentilhomme, sans déroger à l'usage, se dispenser d'avoir quelque aventure amoureuse 1. Pour Flamenca il s'agit, ou peu s'en faut, d'un devoir à accomplir, d'une redevance féodale à payer: il faut recevoir Amour qui se présente en qualité de seigneur et réclame son droit de gite 2. En fidèle vassale, elle se soumet sans hésiter. A la vérité, Crainte et Vergogne font quelques objections: Archambaut n'entend pas raillerie, dit la première, il pourra bien la brûler vive!— Qu'elle se garde du blâme du monde ! dit la seconde;

Mais, reprend Amour, Vergogne et Crainte n'ont jamais fait un cœur vaillant 3. Si elle opposait quelque résistance, ce serait pour la forme, mais les jeunes filles qu'Archambaut lui a données comme demoiselles de compagnie, lui font judicieusement observer que les circontances où elle est placée l'obligent à abréger les délais ordinaires ; et elle encourage Guillaume par ses réponses.

Les deux amants ont si peu de doutes sur la toute puissance du sentiment auquel ils obéissent, et, partant, sur la légitimité de leurs désirs, qu'ils n'hésitent pas à faire intervenir la volonté divine dans leur entreprise. Ainsi,

4 V. 1775-80.

2 V. 5372 et suiv. 3 V. 5560 et suiv.

4 V. 5232 ct suiv.

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