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C'est à vous d'en sortir, vous qui parlez en maître. Mais, dans le premier cas, Molière nous empêche de nous laisser attrister par 'Tartuffe en nous faisant rire . d'Orgon; dans le second, il s'efforce aussi de nous distraire par les mots de Dorine et l'inconcevable obstination de Mme Pernelle, jusqu'à ce qu'arrive la confusion définitive du traître, où nous rions bien volontiers de lui, où nous ririons même trop et jusqu'à oublier la leçon sérieuse qui se dégage de l'auvre, si Cléante ne nous rappelait au sentiment des convenances en y rappelant Orgon :

. . Ah ! mon frère, arrêtez, Et ne descendez point à des indignités. Comique par les situations où il est placé, Tartuffe ne peut que l’être aussi par son attitude et par son lan- • gage. Là encore, il est pris entre sa nature vicieuse et son rôle religieux ; contrairement à ce que dit La Bruyère, il lui est impossible de se débarrasser de son bigotisme quand il le faudrait; et le voilà obligé de regarder Elmire avec des yeux ardents et pudibonds à la fois; de s'approcher d'elle tout doucement, à mesure qu'elle s'éloigne ; de regarder gravement si les étoffes dont le corps d'Elmire est recouvert sont moelleuses, tandis que c'est à ce corps seul qu'il songe. L'effet plaisant de ses roulements d'yeux équivoques est complété par son langage, fort équivoque aussi. Là où il voudrait parler de sa passion, il parle à plusieurs reprises de son zèle ; là où il voudrait crier sa soif de serrer dans ses bras celle qui a ému ses sens, il en est réduit à dire piteusement :

De vous faire aucun mal je n'eus jamais dessein. S'il s'enhardit et s'il va plus loin, il n'en continue pas moins à porter toute une défroque pieuse et, en partie pour jouer son rôle, en partie par simple habitude, en

partie, si l'on admet mon interprétation, par un abomina- ble abus des choses les plus respectables ei qu'il croit lui

inème respecter, il emploie toute une phraséologie inystiaque, qu'il transpose, pour ainsi dire, qu'il applique à des idées nullement mystiques : et l'on voit quel ellet piquant ti produit par ce mot de béatilude qu'il emploie au moins à deux reprises, par ceux de quiétude et de suavité, par la dévotion qu'il se propose d'avoir pour Elmire, et l'autel où il voudrait bien que son cæur sacrifiát.

On a cité, pour prouver le caractère sérieux de Tartuffe, les vers où il fait de l'amour des créatures un échelon porr s'élever å l'amour du créateur :

Nos sens facilement peuvent étre charmés
Des ouvrages parfaits que le ciel a formés.
Ses attraits rélléchis brillent dans vos pareilles;
Jais il étale en vous ses plus rares merveilles :
Il a sur votre face epanché des beautés
Dont les yeux sont surpris, et les caurs transportés,
Et je n'ai pu vous voir, parfaite créature,
Sans admirer en vous l'auteur de la nature,
Et d'une ardente amour sentir mon cour atteint,
Au plus beau des portraits où lui-même il s'est peint!.

C'est là, nous dit-on, un sentiment, et ce sont presque des vers lamartiniens! Sans doute ; mais, de tout temps, le sublime a touché au grotesque. Là où Lamartine peut légitimement éveiller quelques scrupules, mais enfin excite

notre adıniration par sa sincérité et par la hauteur de ses · vues, Tartusse nous fait rire par sa duplicité et sa lubricité

basse. Lamartine ne cherche qu'à exhaler ses sentiments

profonds, et nous nous laissons gagner par eux ; Tartuffe · ne veut que tromper Elmire, et, comme elle rit de lui, nous en rions plus fort.

Un comique plus subtil et plus délicat que celui qui résulte du vocabulaire de Tartuffe est celui qui découle des

1. Acte III, sc. II, v. 935-944.

contrastes de son style même, le plus souvent enveloppé, tortueux, félin, si l'on peut dire, ailleurs par trop direct et brutal :

D'abord j'appréhendai que cette ardeur secrèle
Ne fût du noir esprit une surprise adroite;
Et même à fuir vos yeux mon cœur se résolut,
Vous croyant un obstacle à faire mon salut.
Mais enfin je connus, ò beauté toute aimable,
Que cette passion peut n'être point coupable,
Que je puis l'ajuster avecque la pudeur,
Et c'est ce qui m'y fait abandonner mon coeur.
Ce m'est, je le confesse, une audace bien grande
Que d'oser de ce cæur vous adresser l'ofl'rande;
Mais j'attends en mes youx tout de votre bonté,
Et rien des vains efforts de mon infirmité ;
En vous est mon espoir, mon bien, ma quiétude,
De vous dépend ma peine ou ma beatitude,
Et je vais être enfin, par votre seul arrêt,

Heureux, si vous voulez, malheureux, s'il vous plaît'.
Comparez ce qui est dit quarante vers plus loin :

Le soin que nous prenons de notre renommée
Répond de toute chose à la personne aimée,
Et c'est en nous qu'on trouve, acceptant notre cæur,

De l'amour sans scandale et du plaisir sans peur 2. Voyez, dans la deuxième scène, ces vers pleins d'onction:

C'est sans doute, Madame, une douceur extrême
Que d'entendre ces mots d'une bouche qu'on aime :
Leur miel dans tous mes sens fait couler à longs traits
Une suavité qu'on ne goûta jamais.
Le bonheur de vous plaire est ma suprême étude,

Et mon cæur de vos væux fait sa béatitude 3.
Comparez ces vers qui suivent de bien près :

TARTUFFE.
Je puis vous dissiper ces craintes ridicules,

1. Acte III, sc. III, v. 945-960.
2. Acte III, sc. II, v. 997-1000.
3. Acte IV, sc. v, v, 1437-1442.

Madame, et je sais l'art de lever les scrupules.
Le Ciel défend, de vrai, certains contentements;
Mais on trouve avec lui des accommodements,...

Enfin votre scrupule est facile à détruire :
Vous êtes assurée ici d'un plein secret,
Et le mal n'est jamais que dans l'éclat qu'on fait;
Le scandale du monde est ce qui fait l'offense,
Et ce n'est pas pécher que pécher en silence...

ELMIRE.
La faute assurément n'en doit pas être à moi.

TARTUFFE. Oui, Madame, on s'en charge . Le premier type de style est délicieux, le contraste entre les deux est tout à fait piquant; et comment s'expliquent l'un et l'autre ? Toujours par la situation fausse de Tartuffe et par la lutte que son naturel et son rôle – ou ses passions et ses croyances —- se livrent en lui.

Maintenant, il y a bien d'autres endroits où l'on rit, et où Tartuffe, au fond, n'est qu'odieux. Quand Tartuffe se met à genoux devant Orgon, en feignant de demander grâce pour Damis, dont en réalité il assure la perte ; quand il répond à Cléante, qui le prie de laisser rentrer Damis dans la maison dont son père l'a chassé :

Le commerce entre nous porteroit du scandale ; dans ces deux scènes, Tartuffe fait triompher une abominable machination, et nous rions cependant. — Quand Tartufle, qui a seint de vouloir céder la place à Damis, consent à rester dans la maison d'Orgon en disant avec un soupir :

Eh ! bien, il faudra donc que je me mortifie, il met de plus en plus le pied sur sa dupe, et nous rions. - Quand il accepte la donation avec ce mot sublime d'hypocrisie :

La volonté du Ciel soit faite en toutes choses,

1. Acte IV, sc. 1, v. 1485-1488; 1502-1506 et 1519-1520.

il vient de dépouiller toute une famille, et nous rions. --Quand enfin il se dérobe à toute explication avec Cléante sous cet insolent prétexte :

... Il est, Monsieur, trois heures et demie, Certain devoir pieux me rappelle là-haut,

Et vous m'excuserez de vous quitter si tôt, nous comprenons qu'aucun bon sentiment ne le fera déloger des positions qu'il a conquises, et nous rions. Pourquoi ? c'est d'abord un peu par un secret du génie et parce que Molière a su marquer d'une façon si forte, si sûre, si imprévue, l'opposition entre le Tartuffe dévot et le Tartusse vicieux, que le rire jaillit involontairement; mais c'est aussi que Molière profite en ces endroits du soin qu'il a pris pour rendre le fourbe plaisant dans les deux premiers actes et dans la suite, et qu'on a pris l'habitude de rire de celui qui pourrait faire pleurer ; ct c'est enfin que nous n'échappons pas à l'influence de l'atmosphère comique où Molière a voulu plonger Tarlulle.

Ici, nous devons nous contenter de quelques indications rapides ; car, puisque nous nous sommes proposé de montrer le caractère comique de Tartusle, autant nous serons dans le sujet en montrant d'un mot que le milieu où il est plongé doit le faire paraître plaisant, autant nous en sortirions si nous accordions aux personnages autres que Tartusse une véritable étude. Nous ne dirons même rien des scènes comiques ou l'imposteur ne paraît point, bien qu'elles contribuent puissamment, elles aussi, à rendre le public réfractaire à l'humeur sombre et aux impressions tragiques. Mais comment ne pas remarquer le soin que prend Molière de mettre constamment en face de Tartuffe un personnage chargé de ramener le ton comique dès que la gravité de l'intrigue l'a mis en fuite ? Quand Tartuffe fait chasser Damis, nous frémirions ; mais Orgon donnant dans tous les panneaux du saint homme, Orgon se jetant à genoux devant Tartuffe, à genoux aussi, et l'embrassant,

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