Images de page
PDF
ePub

révélation naturelle, universelle, la lumière de tout homme venant au monde, un fait humain par excellence : j'accorde tout cela. Mais la conscience, ne l'oublions pas, n'est qu'un point de départ ; la pensée ne doit ni ne peut s'y enfermer. Elle ne découle pas de la métaphysique et de la théodicée, mais celles-ci sortent et jaillissent naturellement de son sein fécond. Si l'on compare la philosophie à un arbre puissant, les notions morales n'en sont pas les fruits, elles en sont les racines : racines vivantes et pleines de séve. Vous pouvez couper les rameaux étrangers, greffés sur la tige, elle se couronnera alors de rameaux qui lui appartiennent.

Parlons sans métaphore : la nature morale de l'homme prend conscience d'elle-même dans la notion du devoir, mais elle ne s'y arrête pas ; elle s'élève forcément, par le développement de la raison, à la conception d'un être infini, de Dieu, principe nécessaire de la loi, type idéal de perfection. L'idée religieuse issue de l'idée morale réagit sur elle, la vivifie et l'éclaire. C'est la religion qui, par les seules forces de la raison, fournit à la morale sa plus belle formule, celle que l'Évangile même à sanctionnée, comme par surcroît : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » Indépendante des dogmes dont la théologie chrétienne l'a compliquée plus tard, la doctrine platonicienne, stoïcienne, évangélique, si vous voulez, de la ressemblance avec Dieu (ópolwas dew), marque bien l’union naturelle de la morale et de la religion.

La confusion des idées et des langues. Philosophie, science, fantaisie.

rêve et orthodoxie tout ensemble. M. C. Flammarion.

Les époques de transition présentent un curieux spectacle: moins on croit, plus on veut avoir l'air de croire. On y remarque un fourmillement d'idées et de doctrines, qui ont toutes leurs apôtres et leurs prosélytes. Les plus inconciliables en apparence se rapprochent et essayent de s'amalgamer. Tout se mêle, le fantastique et le réel, l'esprit positif et le surnaturalisme, le scepticisme et la superstition, l'imagination qui enfante les chimères et la raison qui les détruit. Cette confusion d'idées se complique d'une confusion des langues. La foi prend les allures et affecte les méthodes de la science, la science se donne les airs inspirés de la foi. Le rêve s'affirme, le fait doute presque de lui-même, chaque doctrine tend à se justifier devant des autorités incompétentes.

Un exemple curieux de ces dispositions d'esprit nous est donné par les débats relatifs à la pluralité des mondes. La question n'est pas nouvelle et l'attrait qu'elle exerce sur les esprits curieux est inépuisable. Fontenelle l'a traitée jadis dans un pamphlet philosophique et astronomique, justement célèbre. Sans en avoir l'air, la doctrine de la pluralité des mondes touche à une foule de problèmes, philosophiques et religieux. Elle plane sur l'édifice entier des connaissances humaines et modifie profondément toutes les idées de l'homme sur lui-même et sur ses relations avec la nature, avec Dieu.

Pour les esprits que le sentiment de l'immensité de la création n'a pas effleurés, l'histoire de l'homme est trèssimple. A un moment donné, relativement très-rapproché de nous, Dieu a créé, pour recevoir l'homme, son favori, un théâtre approprié à ses desseins sur nous. Il a mis la terre sous nos pieds pour nous porter et nous offrir le tribut de toutes ses productions, le ciel sur vos têtes pour nous éclairer, régler notre vie, ou simplement réjouir notre vue. On peut voir dans le De natura Deorum de Cicéron, dans les divers livres de Sénèque, ou dans le Traité de l'existence de Dieu, de Fénelon, le développement complaisant de ces doctrines traditionnelles.

Cette souveraineté de l'homme au milieu de la nature, cette subordination du monde entier à notre destination particulière, étaient fortifiées par l'enseignement théologique, et le fortifiaient à leur tour. La poésie comme la philosophie pouvait s'en inspirer, l'ancien système astronomique se résumait dans ces beaux vers de Malefilâtre :

L'homme a dit : les cieux m'environnent;
Les cieux ne roulent que pour moi;
De ces astres qui me couronnent,
La nature me fit le roi.
Pour moi seul le soleil se lève;
Pour moi seul le soleil achève
Son cercle éclatant dans les airs ;
Et je vois, souverain tranquille,
Sur son poids la terre immobile
Au centre de cet univers.

L'astronome moderne a changé tout cela, et la découverte de Copernic est dans l'histoire des idées la plus grande révolution qui se soit jamais accomplie. Elle marque vraiment une ère dans le monde moral. Elle finit les temps anciens, elle commence les temps modernes pour la pensée.

Quelle que soit notre indifférence du moment pour les questions de philosophie pure, ce problème des relations de l'homme avec la nature transformée par la science, appelle notre curiosité avec une force invincible comme celui des relations surnaturelles entre l'homme et les habitants de la terre qui ont cessé de vivre intéresse toujours notre sensibilité. Tout homme qui prétendra nous apporter des nouvelles de l'autre monde, ou des autres mondes, sera toujours le bienvenu. Il n'aura pas à se donner de peine pour choisir ou assaisonner les arguments offerts à notre curiosité. Il trouvera des auditeurs avides.

De là la faveur de deux sortes de livres : les uns, traitent de cette révélation nouvelle, qui prétend nous venir

VIII – 25

par les tables tournantes, les médiums et autres communications avec les esprits; les autres, nous dévoilent les secrets des astres et leurs mystérieuses relations avec la terre.

Le pontife, l'hiérophante du spiritisme est M. Allan Kardec, l'auteur du Livre des esprits, du Livre des médiums, de l'Imitation de l'Evangile selon le spiritualisme, et de tant d'autres concurrences à l’Apocalypse, qui ont eu assez de succès pour que nous les prenions un jour à partie et que nous cherchions leur valeur ou les raisons de leur influence. Les rapports de l'homme avec les autres mondes ont aussi leur révélateur, M. Camille Flammarion, l'auteur de la Pluralité des mondes habités ? et des Mondes imaginaires et les mondes réels?.

La bonne fortune d'avoir eu six éditions en trois ans (nous acceptons ces chiffres comme réels) est ce qui recommande surtout la Pluralité des mondes à notre attention. Cela prouve ce que nous disions tout à l'heure, de l'inépuisable curiosité du public pour le sujet. Le titre seul suffisait pour frapper, sans avoir besoin peut-être de recourir à cette flamboyante couverture où le soleil rayonne au-dessus des nuages, où les comètes déroulent leurs queues lumineuses, où Saturne et Jupiter sont escortés de leurs anneaux et de leurs satellites, où s'encadre enfin, au milieu de tous ces astres, le nom flamboyant de M. Flammarion, qui semble predestiner celui qui le porte à recueillir l'héritage des astı ologues. Il est fâcheux que l'auteur ne s'appelle pas de son prénom Nicolas, comme Flamel, ou Mathieu, comme Laensberg : il aurait eu, pour faire des almanachs, plus de popularité encore que Mathieu de la Drôme.

Les livres astronomico-philosophiques de M. Flammarion ont deux parties bien tranchées, les souvenirs de l'érudition et les essais de doctrines personnelles.

1. Didier et Cie (6° édition), in-18, 460 pages. 2. Même librairie (2e édition), 578 pages.

La part de l'érudition est la plus grande et la meilleure. L'auteur passe rapidement en revue les opinions des anciens et nous montre la croyance à la pluralité des mondes existant à l'état de pressentiment dans les temps les plus reculés. Il est assez curieux de trouver réunis les divers témoignages relatifs à ce sujet. Jusqu'au moyen âge cette doctrine se fait plus d'une fois jour dans les écoles, Plusieurs grands esprits la soupçonnent, d'autres l'affirment sans en bien comprendre la portée. Lucrèce, qui fait tant d'efforts pour reculer à l'infini les murailles du monde, flammantia monia mundi, en donne plus d'une fois l'énergique formule :

Terramque et solem, lunam, mare, cætera quæ sunt,
Non esse unica sed numero magis inumerali.

Au moyen âge, plus d'une pensée inquiète, mal comprimée par l'autorité, se laisse emporter au rêve de la pluralité de mondes habitables. M. Flammarion rappelle les idées éparses sur ce point dans une foule d'ouvrages. Quand on arrive à la Renaissance, on voit l'imagination se donner carrière ; c'est la science qui lui a imprimé l'élan, mais elle s'emporte bien vite par delà les données de l'observation ou du calcul, dans le vaste champ des chimères. Après avoir mentionné les opinions de J. Bruno de Montaigne, de Galilée, de Kepler, de Campanella, de Descartes, M. Flanamarion indique les ouvrages spéciaux où la rêverie des philosophes astronomes ou astrologues s'est librement épanouie: les Terres habitées de Pierre Borel, l'Homme dans la lune de Godevin, l'Histoire des États et empires du soleil et de la lune de Cyrano de Bergerac, et le Voyage à la lune du même bel esprit, la Sélénographie d'Helvétius, le Voyage dans le ciel du P. Kircher, les Mondes de Fontenelle, le Cosmothéoros de Huygens, etc. On le voit : l'astrologie philosophique a déjà sa bibliothèque. Quelques mots sur les opinions de Leibniz, Newton, Swedenborg, Voltaire, Kant, Herschell,

« PrécédentContinuer »