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L'époux pleure à genoux un objet plein de charmes,
Sur un frère chéri la sœur verse des larmes,
La mère pleure un fils frappé dans son printemps,
Et sur qui reposait l'espoir de ses vieux ans.
Pour vous qui les versez ces pleurs sont chers encore,
De vos gémissemens, l'humanité s'honore ;
Mais ceux que vous pleurez ont subi leur arrêt,
Leur sort fut de mourir, et le jour n'est qu'un prêt.
Qu'est-ce que chaque race ? une ombre après une ombre ;
Nous vivons un moment sur des siècles sans nombre ;
Nos tristes souvenirs vont s'éteindre avec nous ;
Une autre vie, ô temps, se dérobe à tes coups.
Mortel, jusques aux cieux élève ta prière,
Demande au Tout-Puissant, non pas que la poussière
Qu'on jette sur ces morts soit légère à leurs os ;
Ce n'est point-là que l'homme a besoin de repos ;
Et l'âme qui dn corps a dépouillé l'argile,
Cherche au sein de Dieu même un éternel asile.
Lemierre. Les Fastes, ch. XIV.

Les JMoutons.

HELAS ! petits moutons, que vous êtes heureux ! Vous paissez dans nos champs, sans souci, sans alarmes ; Aussitôt aimés qu'amoureux, , On ne vous force point à répandre des larmes ; Vous ne formez jamais d'inutiles désirs. Dans vos tranquilles cœurs l'amour suit la nature ; Sans ressentir ses maux, vous avez ses plaisirs L'ambition, l'honneur, l'intérêt, l'imposture, Qui font tant de maux parmi nous, Ne se rencontrent point chez vous. Cependant nous avons la raison ponr partage, Et vous en ignorez l'usage. Innocens animaux, n'en seyez point jaloux, Ce n'est pas un grand avantage ; Cette fière raison dont on fait tant de bruit, Contre les passions n'est pas un sûr remède. Un peu de vin la trouble, un enfant la séduit, Et déchirer un cœur qui l'appelle à son aide Est tout l'effet qu'elle produit. Toujours impuissante et sévère, Elle s'oppose à tout, et ne surmonte rienSous la garde de votre chien Vous devez beaucoup moins redouter la colère Des loups cruels et ravissans, Que sous l'autorité d'une telle chimère, Nous ne devons craindre nos senso

Ne vaudrait-il pas mieux vivre comme vous faites
Dans une douce oisiveté ?
Ne vaudrait-il pas mieux être comme vous êtes
Dans une heureuse obscurité,
Que d'avoir sans tranquillité,
Des richesses, de la naissance,
De l'esprit et de la beauté ?
Ces prétendus trésors dont on fait vanité
F,*v#à Valent moins que votre indolence.
Ils nous livrent sans cesse à des soins criminels :
Par eux plus d'un remords nous ronge ;
Nous voulons les rendre éternels,
Sans songer qu'eux et nous passerons comme un songe,
Il n'est dans ce vaste univers
Rien d'assuré, rien de solide ;
Des choses ici bas la fortune décide
Selon ses caprices divers :
Tout l'effort de notre prudence
Ne peut nous dérober au moindre de ses coups.
Paissez, Moutons, paissez sans règle et sans science,
Malgré la trompeuse apparence,
Vous êtes plus heureux et plus sages que nous. -
Madame Deshoulières.

| > Le Ruisseau.

RUHSSEAU, nous paraissons avoir un même sort ;
D'un cours précipité nous allons l'un et l'autre,
Vous à la mer, nous à la mort.
Mais, hélas ! que d'ailleurs je vois peu de rapport
Entre votre course et la nôtre !
Vous vous abandonnez, sans remords, sans terreur
A votre pente naturelle ; v.
Point de loi parmi vous ne la rend criminelle. -
La vieillesse chez vous n'a rien qui fasse horreur : •
Près de la fin de votre course, -
Vous êtes plus fort et plus beau
Que vous n'êtes à votre source ;
Vous retrouvez toujours quelqu'agrément nouveau.
Si de ces paisibles bocages
La fraîcheur de vos eaux augmente les appas,
- Votre bienfait ne se perd pas ;
Par de délicieux ombrages
Ils embellissent vos rivages ;
Sur un sable brillant, entre des prés fleuris,
Coule votre onde toujours pure ;
Mille et mille poissons dans votre sein nourris
Ne vous attirent point de chagrins, de mépris ;
Avec tant de bonheur d'où vient votre murmure ?

Hélas ! votre sort est si doux ! Taisez-vous, Ruisseau, c'est à nous A'nous plaindre de la nature. De tant de passions qui nourrit notre cœur, Apprenez qu'il n'en est pas une Qui ne traîne après soi le trouble, la douleur, Le repentir ou l'infortune ; - . Elles déchirent nuit et jour Les cœurs dont elles sont maîtresses ; - Mais de ces fataies faiblesses. La plus à craindre, c'est l'amour. Ses douceurs mêmes sont cruelles ; Elles font cependant l'objet de tous les vœux ; Tous les autres plaisirs ne touchent point sans elles. Mais des plus forts liens le temps use les nœuds, Et le cœur le plus amoureux - Devient tranquille, ou passe à des amonrs nouvelles. . Ruisseau, que vous êtes heureux ! Il n'est point parmi vous de Ruisseaux infidèles. Lorsque les ordres absolus De l'Etre indépendant qui gouverne le monde, Font qu'un autre Ruisseau se mêle avec votre onde, Quand vous êtes unis, vous ne vous quittez plus. A ce que vous voulez jamais il ne s'oppose ; Dans votre sein il cherche à s'abîmer : Vous et lui, jusques à la mer, . . o Vous n'êtes qu'une même chose. De toutes sortes d'unions Que notre vie est éloignée ! De trahisons, d'horreurs et de dissensions, Elle est toujours accompagnée. Qu'avez-vous mérité, Ruisseau tranquille et doux, . Pour être mieux traité que nous ? Qu'on ne me vante point ces biens imaginaires, Ces prérogatives, ces droits Qu'inventa notre orgueil pour masquer nos misères. C'est lui seul qui nous dit que par un juste choix Le ciel mit, en formant les hommes, Les autres êtres sous leurs lois. A ne nous point flatter, nous sommes Leurs tyrans, plutôt que leurs Rois. Pourquoi vous mettre à la torture ? Pourquoi vous renfermer dans cent canaux divers ? Et pourquoi renverser l'ordre de la nature, En vous forçant de jaillir dans les airs ? Si tout doit obéir à nos ordres suprêmes, Si tout est fait pour nous, s'il ne faut que vouloir, Que n'employons-nous mieux ce souverain pouvoir ? Que ne régnons-nous sur nous-mêmes ? Mais hélas ! de ses sens esclave malheureux,

L'homme ose se dire le maître
, Des animaux, qui sont peut-être
Plus libres qu'il ne l'est, plus doux, plus généreux,
Et dont la faiblesse a fait naître
Cet empire insolent qu'il usurpe sur eux.
Mais que fais je ? Où va me conduire
La pitié des rigueurs dont contre eux nous usons ?
Ai-je quelque espoir de détruire - 5
Des erreurs où nous nous plaisons ? -
Non, pour l'orgueil et pour les injustices
Le cœur bumain semble être fait. -
Tandis qu'on se pardonne aisément tous les vices,
On n'en peut souffrir le portrait. . -
Hélas ! on n'a plus rien à craindre :
Les vices n'ont plus de censeurs ;
Le monde n'est rempli que de lâches flatteurs ;
Savoir vivre, c'est savoir feindre.
Ruisseau, ce n'est plus que chez vous
Qu'on trouve encor de la franchise :
On y voit la laideur ou la beauté qu'en nous
La bizarre nature a mise ;
Aucun défaut ne s'y déguise ;
Aux rois comme aux bergers vous les reprochez tous :
Aussi ne consulte-t-on guère
De vos tranquilles eaux le fidèle cristal ;
On évite de même un ami trop sincère ;
Ce déplorable goût est le goût général.
Les leçons font rougir, personne ne les souffre :
Le fourbe veut paraître homme de probité.
Enfin, dans cet horrible gouffre
De misère et de vanité,
- Je me perds ; et plus j'envisage | | --
La faiblesse de l'homme et sa malignité, • •
Et moins de la Divinité *
En lui je reconnais l'image.
Courez, Ruisseau, courez, fuyez-nous ; reportez
Vos ondes dans le sein des mers dont vous sorteZ ;
Tandis que, pour remplir la dure destinée
Où nous sommes assujettis,
Nous irons reporter la vie infortunée
Que le hasard nous a donnée,

Dans le sein du néant d'où nous sommes sortis. A
La mêem.

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ROME, l'uniquè objet de mon ressentiment !
Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant !
Rome, qui t'a vu naître, et que ton cœur adore !
Rome enfin. que je hais parce qu'elle t'honore !
Puissent tous ses voisins ensemble conjurés
Saper ses fondemens encor mal assurés !
Et, si ce n'est assez de toute l'Italie,
Que l'Orient contre elle à l'Occident s'allie !
Que cent peuples unis des bouts de l'univers
Passent, pour la détruire, et les monts et les mers !
Qu'elle-même sur soi renverse ses murailles,
Et de ses propres mains déchire ses entrailles !
Que le courroux du ciel allumé par mes vœux
Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux !
Puissé-je de mes yeux y voir tomber ee foudre,
Voir ses maisons en cendre, et tes lauriers en poudre,
Voir le dernier Romain à son dernier soupir,
Moi seule en être cause, et mourir de plaisir !

Corneille. Les Horaces, acte IV, seène V.

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