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de ces gloires mensongères, de ces charlatanismes tapageurs qui commencent à Napoléon Bonaparte et finissent, en attendant mieux ou pire, au dictateur Gambetta.

Mais que dis-je ? L'auteur des Dialogues des vivants et des morts ressemble si peu à ses personnages, il diffère si absolument de nous tous, artistes et hommes de lettres, amoureux de panaches et de fanfares, en quête de louanges, préférant le vacarme au silence et plus ou moins imitateurs de l'illustre philosophe Victor Cousin, toujours prêt à fermer un livre ou à rejeter une page où il ne rencontrait pas de grand C, que je crains de lui déplaire en le nommant, en donnant un trop libre essor à mes ardentes sympathies, en parlant de lui plutôt que de son ouvrage, et de son ouvrage plutôt que de ses sujets, – ses sujets , qui comme l'Amour auquel ils ne ressemblent guères, ont été, sont ou seront encore nos maitres.

Ce n'est pas la première fois que des écrivains ingénieux, mettant en présence la mort et la vie, s'accordent le malin plaisir de ressusciter quelques défunts et de tuer quelques vivants, pour les forcer de rétablir à leurs

dépens les vérités qu'ils ont méconnues. Que d'aveux dans ces dialogues ! Que de leçons dans ces aveux! Quoi de plus piquant que ces récriminations réciproques où chacun dit son fait au voisin sans réussir à se justifier luimême? Lucien, on le sait, cet aïeul de nos libres-penseurs, beaucoup plus spirituel que les voltairiens, presque aussi spirituel que Voltaire, nous a donné les premiers modèles de cette fiction qui exige, hélas ! si peu d'efforts pour se rapprocher de la réalité. La mort est si près de la vie, qu'on n'y change presque rien en leur demandant de se confondre. Parfois, en lisant le livre que je vous recommande aujourd'hui, j'en étais à ne plus savoir si tel ou tel de ces interlocuteurs était mort ou vivant. Je répétais tout bas : vivent-ils encore, ce grand dignitaire de l'Empire, ce président du Sénat, ce secrétaire intime de Louis-Bonaparte, ce procureur général du césarisme, greffé sur un royaliste de 1814, sur un libéral de 1820, sur un orléaniste de 1830, ce conteur sobre et charmant, à qui la Corse de Colomba, le Paris du Vase Étrusque, la Russie du faux Démétrius, ont fait plus d'honneur que les petits papiers de l'Impératrice, cet académicien sé

nateur, à qui le lundi sied mieux que le vendredi, dilettante d'athéisme, amphitryon du prince Napoléon, commensal de la princesse Mathilde, aimant mieux être une curiosité qu'une autorité, déposant dans les coins de ses derniers volumes le résidu de ses vieilles haines, et gâtant finalement par le cynisme de son impiété ses qualités brillantes de critique et de lettré ? Non; ils sont morts... quel dommage! quelle revanche pour la conscience publique, s'ils avaient pu, ces courtisans de la force et du succès, prendre leur petite part du 4 septembre, assister à l'écroulement subit de ce régime qu'ils avaient regardé comme immortel! — Et, d'autre part, ne sont-ils pas morts, ces bavards dont l'impuissance n'a eu d'égales que leurs rodomontades, ces avocats qui ont trouvé moyen de faire regretter l'Empire, ces corrupteurs des multitudes, spéculant, pour s'élever, sur les passions populaires et changeant, pour se maintenir, leurs dupes en victimes, ces journalistes à tout faire, retournant leurs opinions comme de vieux habits, prompts à se ranger du côté du plus fort, mettant leur plume au service de toutes les mauvaises causes, pourvu qu'elles aient leur jour de triomphe, sauf à les trahir

si elles succombent? Non, ils vivent encore... Tant pis pour eux et pour nous! car ils n'ont pas assez de pudeur pour se résigner à la retraite, et il leur reste assez d'audace pour faire le mal, empêcher le bien, retarder le salut, consommer la perte, infester de leurs maléfices et de leurs passions ce peuple, ce malheureux peuple, qu'ils ont aveuglé et dépravé au point de croire encore en leurs mensonges et d'espérer encore en leurs promesses!

Revue des deux mondes passée dans l'autre monde, le voilà donc, ce défilé quasi funèbre, — païen à la manière de Fénelon, qui est la bonne; — shakspearien en ce sens que, malgré nos douleurs et notre deuil, quelques-uns de ces morts ou de ces vivants nous font rire après nous avoir fait pleurer. Rien n'est donné à la phrase; l'auteur, dans cet heureux cadre, n'a pas à se poser en historien, en accusateur ou en juge; il ne nous dit pas, par exemple : « Ce Voltaire, qui a fait parmi nous tant de disciples, a été, de son temps, le premier allié des Prussiens ; les statues que nous lui dressons auraient dû être

commandées par le vainqueur de Rosbach et payées par les vainqueurs de Reischoffen ; » - ou bien : « M. Edmond About, qui a failli entrer à l'Académie le jour où en sortait l'évêque d'Orléans, a dignement continué les traditions de son maître et célébré, dans sa prose voltairienne, les vertus germaniques, la régénération de l'Allemagne, la puissance de cette unité allemande qui amena nos désastres de 1813 et prépara nos calamités de 1870. »

Ou bien : « Les hâbleries et les bévues de M. Gambetta ont eu des conséquences si fatales qu'on ne peut comprendre que cet homme, au lieu de cacher sa honte, rêve encore un avenir et un rôle politiques.

Ou bien : « Tous nos maux remontent à l'insatiable esprit de conquête qui conduisit Napoléon Bonaparte à sa ruine et à la nôtre, et amassa, chez tous les peuples de l'Europe, des rancunes indélébiles. » Ou enfin : « M. Thiers, en qui s'est personnifiée un moment, bien court ! l'idée de restauration monarchique, a contribué, plus que tout autre de nos contemporains illustres, à populariser la légende impériale, à lui donner une sorte de consécration historique, politique et nationale, à dégager des brumes du lointain et

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