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des nuages du lyrisme la grande, mais équivoque figure de Napoléon, pour la faire rentrer toutevivanteau sein des générations nouvelles, les enivrer de sa fausse gloire, les étourdir du bruit de ses canons, pallier ses crimes, excuser ses fautes, atténuer ses folies, le poser en représentant de la Révolution disciplinée et triomphante, et finalement donner à notre France oublieuse et mobile l'envie de revenir à ce nom qui aurait dû rester éternellement livré aux malédictions des femmes, des soeurs et des mères. >>

La belle affaire ! aurions-nous répliqué; vous ne nous apprenez que ce que nous savions déjà, et ce n'était pas la peine de nous demander une audience pour nous rappeler ce que nul ne peut ignorer !...

Mais ici, dans ces Dialogues des vivants et des morts, l'accusateur s'efface; ce sont les accusés eux-mêmes qui nous font leur confession d'outre-tombe. N'ayant plus rien à dissimuler puisqu'ils échangent les bords de la Garonne contre les rives du Styx, et vont habiter les régions mystérieuses où le mensonge est inutile et impossible, ils nous apparaissent plus nets, plus vrais, plus faciles à saisir dans le détail et dans l'ensemble, au

milieu des ombres indiscrètes de ce crépuscule élyséen, que s'ils paradaient encore, sous un vif rayon de soleil, dans ce monde qu'ils ont étonné de leurs audaces, agité de leurs passions, effrayé de leurs méfaits, ébloui de leur verbiage ou amusé de leurs travers. Cette barque qui glisse à travers ce paysage funéraire, éclairé de blancheurs sépulcrales, ce n'est plus celle qu'ils dirigeaient, tant bien que mal, sur les vagues révolutionnaires, à travers nos gémissements ou nos sourires, nos applaudissements ou nos sifflets. C'est celle du vieux nocher de l'Enfer mythologique, et, à ceux qui, continuant leur rôle terrestre, voudraient essayer de le tromper, Caron répondrait en levant les épaules : « Laissez donc ! j'ai six mille ans de barque; j'en ai vu de plus beaux, de plus grands, de plus héroïques, de plus illustres, de plus éloquents que vous, et je vous connais tous comme si je vous avais... passés. Ici la vérité fait partie du droit de péage, et ce n'est pas à ma clientèle que peut s'appliquer le proverbe : « A beau mentir qui vient de loin. »

Tout ce que je puis vous dire, pour mieux vous prouver que je vous sais par coeur, c'est que, généralement, mes anciens clients étaient

supérieurs aux nouveaux. Vous, tribuns démagogues, esclaves de vos électeurs, mendiants de popularité, qui prétendiez dompter les monstres, que vous êtes loin d'Hercule et de Thésée ! Vous, parleurs de clubs et de brasseries, agitateurs de trottoir, courtisans de la plèbe, vous ne valez pas les Gracques, et c'est de vous que le poète pourrait dire:

« Quis tulerit Gracchos de seditione querentes ? »

Vous, contempteur de la foi jurée, conspirateur en parties doubles, misérablement enlacé dans le réseau de vos propres finesses, vous êtes bien inférieur à Machiavel. Vous, conquérant à outrance, vous faites regretter Alexandre et César. Mécènes vous renierait, vous, confidents ou favoris d'un nouvel Auguste. Ajax refuserait de vous reconnaitre, vous, professeurs d'athéisme, rhéteurs de la libre-pensée, hardis contre Dieu seul ! Architectes de barricades, vous n'êtes pas mème des Titans en caricature ou en miniature. Brûleurs de palais, de monuments et de temples, vous n'allez pas à la cheville d'Erostrate. Ainsi de suite; votre spécialité, votre

châtiment, votre honte, c'est de rapetisser et de salir tout ce que vous croyez imiter !... >>

Ainsi parlerait l'antique Caron, interprète de l'expérience des siècles, de la rude franchise des enfers et de la vérité de tous les âges ; et nous, rouvrant encore une fois ces Dialogues des vivants et des morts, tâchons d'en extraire les enseignements qu'ils contiennent. Pour les rendre plus brefs et plus clairs, je laisse à l'écart les personnages secondaires ; j'abandonne l'Académie aux soins vigilants de M. Pingard, aux spirituels discours de M. Cuvillier-Fleury, au silence prudent de M. Emile Ollivier, au positivisme de M. Littré, aux diners de S. A. Mgr le duc d'Aumale, aux adieux de Mgr Dupanloup. Je livre le N° 606 aux remords plus ou moins sincères de Son Excellence M. Jules Simon ; je renvoie Maître Jacques... Crémieux à son miroir et le citoyen Glais-Bizoin à sa comédie du Vrai courage, risible prologue du lugubre drame où le vrai courage n'a pu prévaloir contre les inepties de M. Glais-Bizoin et de ses amis; je néglige cette jolie scène, le Banquet chez Pluton, où de beaux esprits, présidés par M. Troplong, terminent, aux cris mille fois répétés de Vive l’Empereur ! une impitoyable

série de griefs, consignés dans leurs anciens ouvrages, contre le régime impérial et les souvenirs du premier Empire. Je résume les impressions de cette piquante et instructive lecture en quatre noms, qui expliquent les faillites de notre patriotisme, les illusions de notre vanité nationale, les funestes effets de notre chauvinisme militaire, la persistance de notre mauvaise fortune, et enfin l'avortement provisoire de nos dernières espérances: Voltaire, Napoléon, Gambetta, M. Thiers.

Oui, Voltaire, et ne me dites pas que je remonte trop haut dans la généalogie de nos malheurs; ne m'invitez pas à passer au déluge de l'invasion, des obus et du pétrole, qui n'arrivera que trop vite! Voltaire — et l'auteur des Dialogues des vivants et des morts ne s'y est pas trompé - a été, avant la naissance de M. de Moltke et de M. de Bismark, le collaborateur de M. de Bismark et de M. de Moltke. Il ne s'agit pas seulement de rappeler les flatteries qu'il prodigua au roi de Prusse, les cris d'allégresse que lui arrachèrent nos défaites, ses grossières épigrammes contre les Welches, ses vers hideux, trempés dans le sang des vaincus de Rosbach. Non, restons plus actuels; serrons de plus près la filiation

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