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Vous savez que je ne puis souffrir que les vieilles gens disent : Je suis trop vieux pour mie corriger. Je pardonnerais plutôt aux jeunes gens de dire: Je suis trop jeune: La jeunesse est si aimable, qu'il faudrait l'adorer si l'ame et l'esprit étaient aussi parfaits que le corps. Mais quand on n'est plus jeune, c'est alors qu'il faut se perfectionner, et tàcher de regagner par les bonnes qualités, ce qu'on perd du côté des agréables. Il y a long-temps que j'ai fait ces réflexions, et par cette raison je veux tous les jours travailler à mon esprit, à mon ame, à mon cæur, à mes sentimens.

Madame de Sévigné. Mon Dieu, qu'un petit gentilhomme à lièvre est heureux dans sa gentilhommerie ! Rien ne le trouble; il n'espère rien, il ne craint rien ; ses jours coulent dans l'innocence, il est sans passion et sans ennui; il n'a soin que de ses guêtres, elles font tout son équipage ; quand elles se coupent, une aiguillée de fil en fait l'affaire. Je le place dans les montagnes du Forez et du Vivarais, afin que les nouvelles ne parviennent à lui qu'au bout de deux ou trois ans, &c.

Madame de Simiane.

DES LETTRES FAMILIÈRES ET BADINES.

C'est dans ces sortes de lettres que Voltaire permet d'étaler tout l'esprit qu'on veut ou qu'on peut avoir. Mais il ne s'agit ici qne de l'esprit avoué par le gout : et beaucoup de beaux-esprits même manquent de cet esprit-là, c'est-à-dire de ce tact, de cet art de saisir l'à propos, sans lequel la plus jolie chose cesse de paraître ingénieuse parce qu'elle est déplacée.

Ou se tromperait si l'on pensait qu'une lettre familière admet tout indifféremment, et peut même descendre à ces locutions aussi basses qu’incorrectes, que nous décorons du beau nom de style familier. Le style simple, franc, facile, gai même, y domine, mais il ne devient jamais trivial; on y voit, au coutraire, que l'écrivain se souvient égale. ment de ce qu'il doit à sa langue, aux convenances, à lui-même. Ainsi donc le style d'une lettre familière ne doit jamais aller jusqu'à l'abandon absolu.

Jusque dans une lettre badine, le jugement duit surveiller l'esprit, empêcher que les épigrammes ne dégénèrent en sarcasmes, les malices en méchancetés, la liberté en licence; il ne doit pas souffrir qu'un bon mot soit une trivialité, qu'une saillie devienne une impertinence, et que la gaieté se rapproche plus des tréteaux et de l'antichambre que d'une réunion de gens de bonne compagnie.

MODÈLes. Lettre de l'Abbé de Choisy au Comte de Bussy. Qui vous aurait dit, monsieur, il y a quinze ans, que cet Abbé de Choisy, votre voisin, serait un jour votre confrère ?" Vous ne l'eussiez jamais cru en lisant ses lettres; et même en lisant celle-ci, pourrez-vous croire

que MM. de l'Académie, tous gens de bon sens et de bon esprit, aient voulu mettre son nom dans la même liste que le vôtre ? Consolezvous, monsieur; il faut bien qu'il y ait des ombres dans les tableaux. Les uns parlent, les autres écoutent: et je saurai fort bien me taire, surtout quand ce sera à vous à parler. Venez donc quand il vous plaira; vous ne me trouverez point dans votre chemin. Quoique ma nouvelle dignité me fasse votre égal (en Apollon s'il vous plait), je me rangerai toujours pour vous laisser passer.

Lettre de M. de Coulanges à Madame de Grignan. Cela est honteux, cela est horrible, cela est infame, que depuis que je suis dans votre voisinage, je ne vous ai pas donné le moindre signe de vie: cependant Tonnerre et Grignan, Grignan et Tonnerre, tous ces châteaux peuvent fort bien avoir quelque commerce ensemble sans se mésallier, et ne pas regarder aux portes à qui passera le premier. Il y a un inois que je me promène dans les états de madame de Louvois : en vérité ce sont des ats au pied de la lettre. Nous allons, quand le temps nous y invite, faire des voyages de long cours pour en connaitre la grandeur: et quand la curiosité nous porte à demander le nom de ce premier village, à qui est-il? on nous répond : C'est à Madame. A qui est celui qui est le plus éloigné? C'est à Madame. Mais là bas, là bas, un autre que je vois ? C'est à Madame. Et ces forêts ? Elles sont à Madame. Voilà une plaine d'une grande longueur, Elle est à Madame. Mais j'aperçois un beau château. C'est Nicei, qui est à Madume. Quel est cet autre château sur un haut? C'est Passy, qui est à Madame. En un mot, madanie, tout est à Madame en ce pays. Je n'ai jamais vu tant de possessions. Au surplus, madame, on ne peut se dispenser de recevoir des préseos de tous les côtés ; car que n’apporte1-on point à Madame pour lui montrer la sensible joie qu'on a d'être sous sa domination! Tous les peuples des villages courent au-devant d'elle avec la fiote et le tambour: qui lui présente des gâteaux, qui des châtaignes, qui des voisettes ; pendant que les cochons, les veaux, les moutons, les coqs d'Inde, les perdrix, tous les oiseaux de l'air, et tous les poissons des rivières l'attendent au château. Voilà, ma. dame, une petite description de la grandeur de Madame ; car on ne l'appelle pas autrement dans ce pays ci; et dans les villages, et partout où nous passons, ce sont des cris de vire Madame, qu'il ne faut pas

• Il venait d'être reçu à l'Académie Française.

oublier. Mais cependant, au milieu d'un tel triomphe, il faut vous dire que Madame n'en est pas plus glorieuse; elle est civile, elle est honnête, et l'on vit auprès d'elle dans une liberté charmante.

Adieu, ma très-aimable madame ; croyez toujours que je ne suis pas indigne de toute l'amitié dont vous m'honorez, par toute la bonne et sincère tendresse que j'ai pour vous.

FRAGMENS. Il ne sera pas dit que l'on cachète une lettre à mon nez sans que je vous donne quelque légère signifiance. Bon jour ou bon soir, ma petite soeur, selon l'heure que vous recevrez cette lettre. Nous passons ici notre temps, &c.

M. de Sérigné. Mon cher Coulanges, bélas ! vous avez la goutte au pied, au coude, au genou; cette douleur n'aura pas grand chemin à faire pour tenir toute votre personne. Quoi! vous criez! vous vous plaignez ! vous ne dormez plus ! vous ne mangez plus ! vous ne buvez plus ! vous de chantez plus! vous ne riez plus ! Quoi! la joie et vous ce n'est plus la même chose ! cette pensée me fait pleurer ; mais peut-être pendant que je pleure vous êtes guéri; je l'espère et le souhaite.

Madame de Sérigné. Je ne puis vous dire combien je vous plains, ma fille, combien je vous loue, combien je vous admire. Voilà mon discours divisé en trois points: je vous plains d'etre sujette à des humeurs noires qui vous font surement beaucoup de mal; je vous loue d'en être la maitresse quand il le faut; et je vous admire de vous contraindre pour paraitre ce que vous n'êtes pas.

Lo même. Ne faut-il pas jouer avec la vie jusqu'au dernier moment ? N'est. ce pas un enfant qu'il faut bercer jusqu'à ce qu'il s'endorme?-La vie est un songe; rêvons donc le plus gaiement que nous pourrons.

Voltaire au Cardinal de Bernis.

DES LETTRES DE NOUVELLES.

INSTRUCTION.

Si les circonstances vous font une sorte d'obligation de mander des nouvelles, ou enfin que vous ayez recours à ce moyen pour remplir votre feuille, il faut se souvenir qu'une lettre de nouvelles n'est pas une gazette, et qu'elle ne doit en avoir, ni la sécheresse, ni le soia minutieux de rappeler toutes les dates, ni l'affectation à se servir de termes techniques. Ecrivez les nouvelles comme vous les raconteriez dans un salon sans préambule, ni verbiage, mais en les assaisonnant de cet esprit de saillie qni réveille l'attention, ou en y mêlant cet intérêt qui la soutient. Leur première qualité consiste à être vraies;

sans cela vous perdez bientôt toute confiance. Il faut aussi que la nouvelle puisse intéresser ceux à qui vous en faites part, et qu'elle soit de nature à pouvoir s'écrire. Si elle est douteuse, ne vous batez pas de la répandre, et si elle est affligeante, laissez à un autre le triste soin de la faire parvenir. Ne disputez l'avantage d'être le premier à la dire qu'autant que vous serez sûr qu'elle plaira. Ne différez pas non plus de vous rétracter si la nouvelle que vous avez publiée vient à se démentir: il est beau de revenir sur ses pas quand on s'est égaré. Dire je me suis trompé, c'est avouer, suivant Pope, que l'on est plus sage aujourd'hui qu'hier.

MODÈLES.

Lettre de Madame de Sévigné à M. de Coulanges. Je m'en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus sur. prenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouie, la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la plus petite, la plus rare, la plus commune, la plus éclatante, la plus secrète jusqu'aujourd'hui, la plus digne d'envie; enfin une chose dont on ne trouve qu'uu exemple dans les siècles passés, encore cet exemple n'est-il pas juste, une chose que nous ne saurions croire à Paris, comment la pourrait-on croire à Lyou? une chose qui fait crier miséricorde à tout le monde; une chose qui comble de joie madame de Rohan et madame de Hauteville ; une chose enfin qui se fera dimanche, et qui ne sera peut-être pas faite luudi. Je ne puis me ré. soudre à vous la dire; devisez-la ; je vous le donne en trois: Jetezvous votre langue aux chiens? Hé bien, il faut donc vous la dire: M. de Lanzun épouse dimanche au Louvre, devinez qui? je vous le donne en quatre, je vous le donne en dix, je vous le donne cn cent. Madanie de Coulanges dit : voilà qui est bien difficile à deviner ! c'est madame de la Vallière. Poiot du tout, madame. C'est donc mademoiselle de Retz? Point du tout, vous êtes bien provinciale! Ah! vraiment nous sommes bien betes, dites-vous; c'est mademoiselle Colbert. Encore moins; c'est assurément mademoiselle de Créqui. Vous n'y êtes pas. Il fant donc à la fin vous le dire. Il épouse dimanche au Louvre, avec la permission du roi, mademoiselle de...., mademoiselle......, devinez le nom; il épouse nademoiselle, la grande mademoiselle, mademoiselle, fille de feu monsieur (*); mademoiselle, petite fille de Henry IV.; mademoiselle d'Eu, mademoiselle de Dombes, mademoiselle de Montpensier, mademoiselle d'Orléans, mademoiselle, cousine-germaine du roi, mademoiselle, destinée au trône, mademoiselle, le seul parti de France qui fut digne de monsieur. Voilà un beau sujet de discourir. Si vous criez, si vous êtes hors de vous-mêine, si vous dites

* Gaston de France, duc d'Orléans, frère de Louis XIII.

une

que nous avons menti, que cela est faux, qu'on se moque de vous, que

voilà belle raillerie, que cela est bien fade à imaginer; si enfin vous nous dites des injures, nous trouverons que vous avez raison; nous en avons fait autant que vous. Adieu-Les lettres qui seront portées par cet ordinaire vons feront voir si vous disons vrai ou non.

Lettre du Maréchal de Luxembourg à Louis XIV. après la bataille

de Nerwinden SIRE,—Astaignan qui a bien vu l'action en rendra bon compte à votre majesté. Vos ennemis y ont fait des merveilles, vos troupes encore mieux. Pour inoi, sire, je n'ai d'autre mérite que d'avoir exécuté vos ordres. Vous m'avez dit de prendre la ville et de gagner une bataille ; je l'ai prise et je l'ai gagnée.

Lettre de Madaine de Sévigné à M. de Grignan. C'est à vous que je m'adresse, mon cher comte, pour vous écrire une des plus fâcheuses pertes qui pút arriver en France; c'est celle de M. de Turenne, dont je suis assurée que vous serez aussi touché et aussi désolé que nous le sommes ici. Cette nouvelle arriva lundi à Versailles. Le roi en a été affligé, comme on doit l'être. de la murt du plus grand capitaine et du plus bounête homme du monde. Toute la cour fut en larmes.

On était près d aller se divertir à Fontainebleau; tout a ete rompu. Jamais un homme n'a été regretté si sincèrement: tout le quartier où il a logé, et tout Paris, et tout le peuple étaient dans le trouble et dans l'émotion; chacun parlait et s'attroupait pour regretter ce héros.

Il avait le plaisir de voir décamper l armée ennemie devant lui; et le 27 (Juillet 1675) qui était samedi, il alla sur une petite hauteur pour observer sa marche. Son dessein était de douner sur l'arrièregarde, et il mandait au roi, à midi, que dans cette pensée, il avait envoyé dire à Brissac qu'on fît les prières de quarante heures. Il mande la mort du jeune d’Hocquincourt, et qu'il enverra un courrier pour apprendre au roi la suite de cette entreprise. ll cachète sa lettre et l'envoie à deux heures. Il va sur cette petite colline avec buit ou dix personnes. Ou tire de loin à l'aventure: un malheureux coup de canon le coupe par le milieu du corps; et vous pouvez penser les cris et les pleurs de cette armée. Le courrier part à l'instant. Il arriva lundi, comme je vous l'ai déjà dit ; de sorte qu'à une heure l'une de l'autre le roi eut une lettre de M. de Turtnne et la nouvelle de sa mort.....

Jamais un homme n'a été si près d'être parfait; et plus on le co anaissait, plus on l'aimait et plus on le regrette. Adieu, monsieur et madame; je vous embrasse mille fois.

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