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Tout jeune, il faisait des . vers comme Casimir Delavigne, des élégies à l'André Chénier, des ballades à la Victor Hugo; ensuite il a passé au Crébillon fils... Plus tard, il a conquis quelque chose de très-semblable à la fantaisie shakespearienne; il y a joint des poussées d'essor lyrique à la Byron; il a surtout refait du Don Juan, et avec une pointe de Voltaire. Tout cela constitue bien une espèce d'originalité. E pure..... On dirait de la plupart de ses jolies petites pièces et sainètes que c'est traduit on ne sait d'où, mais cela fait l'effet d'être traduit... Je ne connais pas de plus mauvais vers, plus mal faits , plus au-dessous de leur réputation, plus médiocres de sentiments comme de facture ou de rime, que ses strophes ou couplets intitulé Le Rhin. Les nouveau-venus gobent tout et admirent de confiance.... Quand Musset sent que sa verve traîne et commence à languir, il se jette à corps perdu dans l'apostrophe... Dans le sonnet à Alfred Tastet, qu'estce que l'épervier d'or dont mon casque est orné? J'ai d'abord hésité à comprendre; je ne savais pas Musset un si vaillant et si belliqueux chevalier. Puis, j'ai cru m'apercevoir qu'il ne s'agissait que de ses armes en peinture, de ses armoiries ; et alors c'est de la franche sottise (TM). » Il y en a quatre pages sur ce ton.

M. ALFRED DE MUSSET, riant :

Ah! daignez m'épargner le reste! (4) Sainte-Beuve, loc. cit.

M. JULES JANIN. Pour vous, Monsieur de Salvandy, il n'y a qu'une phrase, mais je ne sais si je dois...

M. DE SALVANDY.

Oh! allez, je ne crains rien... M. Sainte-Beuve ne m'a-t-il pas adressé, quand j'étais ministre de l'instruction publique, la lettre la plus aimable, la plus gracieuse.....

M. JULES JANIN.

Eh bien ! voici votre portrait, après la lettre : « M. de Salvandy n'est pas un sot : c'est le sot. »

M. DE SALVANDY, s'élançant sur M. Sainte-Beuve. Misérable !

(M.Patin retient M. de Salvandy et cherche à le calmer.)

M. VILLEMAIN à M. de Salvandy. Je suis sûr, mon cher collègue, qu'il ne m'a pas mieux traité que vous, et cependant il ne comblait moi aussi de ses éloges, lorsque j'étais au ministère. Il m'adressait les épîtres les plus flatteuses; il m'écrivait :

Si vous, charmant esprit et la fusion même,
Vous, le passé vivant et la langue qu'on aime,
La plus pure aujourd'hui, regrettable demain,
Vous le goût nuancé glanant sur tout chemin,

Vous le prompt mouvement et la nature encore... (-). (4) PENSÉES D'Aout, epilre à M. Villemain.

M. JULES JANIN. Hélas ! Monsieur Villemain, vous connaissez aussi le vers de notre excellent confrère Camille Doucet :

Tout se commence en vers et se termine en prose. Après les vers de M. Sainte-Beuve, voici la prose: « Cousin, il y a quarante ans, disait de Villemain ce mot que M. Royer-Collard répétait avec jubilation : « Villemain est un instrument; il a appris l'esprit, il le sait maintenant; il le parle à jour fixe. » Ou encore : « Il sait son esprit, car il l'a appris. » Et M. Royer-Collard ajoutait : « Si on l'ouvrait, on trouverait au dedans de lui un petit mécanisme ingénieux comme dans le canard de Vaucanson. » Un modeste et fin professeur de rhétorique (Loudierre) disait de Villemain : « Il n'a jamais su que prendre la queue. » En effet, il n'a jamais pris l'initiative d'une idée ; mais, quand les autres y étaient, il était alerte à y courir, et il y faisait flores. » Villemain, dans ses jugements contemporains, n'a jamais été que flatterie et d'une complaisance.... Villemain est un rhétoricien, le contraire d'un esprit sincèrement historique et d'une nature vérace. » — Nous causions hier de Villemain avec Cousin. Celui-ci me disait : « C'est chez lui un conflit perpétuel entre l'intérêt et la vanité. » - « Oui, repartis-je, et c'est d'ordinaire la peur qui tranche le différend ('). »

(M. Villemain fait une affreuse grimace. M. Pingard se livre à une pantomime désespérée.)

(*) Sainte-Beuve, Notes et pensées.

M. JULES JANIN.

Allons, Villemain, ne soyez pas trop affecté. Tenez, voilà quelques lignes qui vont vous remettre : « M. Royer-Collard disait de M. Cousin : « Sur les sept jours de la semaine, il y en a trois où il est absurde; trois autres, médiocre; mais un, où il est sublime, » « Dès qu'on n'était pas son disciple et qu'on suivait sa ligne avec indépendance et sitôt que cette ligne menaçait de croiser celle de M. Cousin ou même s'en rapprochait seulement, oh! alors, gare aux coups de coude! il n'y mettait nulle délicatesse, et quand on se permettait de lui faire observer qu'il n'était pas tout à fait dans son droit, il avait sa réponse toute prête, et il la fit un jour le plus effrontément du monde au nez d'un plaignant : « Mon droit, lui dit-il, c'est ma passion. » - Jamais M. Cousin n'a fait consister sa morale à refréner sa passion principale et actuelle : il n'a été sobre que des choses qu'il ne

Cousin a du mime, du comédien, en lui. Lamartine, un jour, après avoir été témoin de la mimique de Cousin, dit : « Il y a du Bergamasque dans cet homme-là. » Pas mal, pour quelqu'un à qui l'on a contesté tout sens critique (^).»

désirait pas.

M. VILLEMAIN, à part.

Maintenant, je bois du lait.

(") Sainte-Beuve, loc. cit.

M. COUSIN, hors de lui, à M. Sainte-Beuve. Triple gredin! Ah! il y a du Bergamasque en moi ! Mais il y a en toi du Trissotin, du de Sade et du..... Sainte-Beuve!

M. JULES JANIN.

Calmez-vous, Monsieur Cousin; souvenez-vous que vous êtes philosophe !

M. COUSIN, toujours furieux. Moi, philosophe! Je ne l'ai jamais été ! Et puis, philosophe ou non, comment voulez-vous que j'entende de sang-froid de pareilles choses, venant d'un homme comblé de mes bienfaits ! C'est moi qui l'ai nommé, en 1840, conservateur à la bibliothèque Mazarine (-)!

M. JULES JANIN.

Eh, mon Dieu, je vois, à côté de vous, M. de Montalembert qui a été, pendant longtemps l'ami de M. Sainte-Beuve. A la fin de 1836, cette amitié était arrivée à son apogée, et M. Sainte-Beuve la consacrait publiquement par un article enthousiaste sur l'Histoire de sainte Elisabeth ~); or, il écrivait à la même heure, dans ses petits papiers, ce qui suit : « Phanor... » (à M. de Montalembert) Monsieur le comte, c'est vous...

(1) « M. Cousin me nomma conservateur à la bibliothèque Mazarine. » Ma Biographie, par M. Sainte-Beuve, p. 16. En tête du tome XIII et dernier des Nouveaux Lundis.

(2) Revue des Deux Mondes, 15 janvier 1837.

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