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latitude de les faire gérer. Ainsi, la veuve d'un maître chirurgien pouvait exercer la charge du défunt, si elle présentait au jury un garçon qui devait être examiné gratuitement; quand, pour les opérations décisives et la levée des appareils, on exigeait la présence ou les avis d'un maître, il était forcé, sous peine de cinquante livres d'amende, de faire, à la place de ces garçons, sans rétribution aucune, les deux premières visites.

Les garçons agréés allaient, chaque année, renouveler leur enregistrement, accompagnés de la veuve dont ils continuaient la clientèle.

On concédait les mêmes privilèges à la veuve du maître apothicaire, pendant sa viduité, et les années que le gérant de ses affaires passait chez elle lui étaient comptées comme temps de service.

Pour être reçu maître libraire ou imprimeur, il fallait avoir fait un apprentissage de quatre années consécutives, servi trois ans au moins comme compagnon, subir une information de vie et mœurs, attester devant le recteur de l'université qu'on était congru en langue latine, et qu'on savait lire le grec. Les veuves des imprimeurs et des libraires, cependant, avaient toutes immunités d'exercice pendant leur viduité; si elles contractaient un second mariage, leurs maris devaient acquérir les connaissances exigées pour l'obtention de la maîtrise.

L'édit d'août 1776, modifiant celui de février de la même année, sur la suppression des jurandes, laissait la liberté à de nombreuses industries, en érigeant de nouveau six corps marchands et quarante-quatre communautés d'arts et métiers, où des droits égaux étaient acquis partout aux artisans de l'un et de l'autre sexe. Les trois quarts des recettes d'admission payaient les pensions accordées aux maîtres pauvres et à leurs veuves.

Cependant, cet édit qui favorisait relativement les veuves, et leur permettait d'exercer leur profession sans payer aucun droit, restreignit leurs anciens privilèges, en les obligant à se faire recevoir maltresses elles-mêmes, un an après la mort de leurs maris; elles étaient alors allégées de moitié des frais fixés par le tarif d'admission; le veuf d'une maîtresse se trouvait soumis aussi à la même loi.

De nombreuses réclamations en faveur des veuves arrivèrent aussitôt jusqu'à Louis XVI. Il s'empressa de déclarer que son intention étant d« faciliter à tous ses sujets, et particulièrement aux veuves, les moyens de subsister par le travail, il permettait, comme par le passé, aux maîtres et aux maîtresses de transmettre leurs professions à leurs maris et à leurs femmes (1). Quoique la veuve pût entrer directement comme l'homme dans les

(t) Déclaration concernant les veuves de maîtres, dans les corps et communautés d'arts et métiers. Versailles, 18 août 1777.

corporations, on l'y protégea quelquefois au point d'accorder sans examen et sans frais la maîtrise à tout homme épousant une veuve de

maître.

La veuve, même en contravention, trouve grâce devant une miséricordieuse justice; un arrêt de la cour des monnaies (4 septembre 1776), qui défend de mettre en vente des poids non étalonnés, amnistie par indulgence la veuve Foucault, maître balancier; il fait dormir la loi en sa faveur, et lui rend les poids saisis chez elle.

Mais l'action la plus salutaire et la plus générale des corporations d'arts et métiers, pour le bien-être de la femme, consistait dans le respect des mœurs, dont elles étaient les gardiennes puissantes et sévères; dans les limites des droits de chaque sexe, qui arrêtait cet empiétement effrayant des hommes dans les carrières féminines.

Le concubinage, cet état presque normal aujourd'hui d'une si grande partie de nos populations ouvrières, était tellement flétri autrefois, que les statuts des corporations défendaient d'admettre un concubinaire, et que la moindre irrégularité dans les mœurs était un motif d'exclusion de toute communauté.

On abattait publiquement l'ouvroir ou l'atelier du maître et de la maîtresse dont la conduite n'était point exemplaire. Un maître étranger, allant habiter une ville avec une femme, n'était pas admis avant d'avoir fait justifier de la célébration de son mariage, que les statuts lui imposaient parmi les obligations de sa charge.

Défense était faite aux tisserands et ouvriers de gracieuser les filles de leurs confrères, s'ils n'avaient pas l'intention de les épouser.

L'apprenti même, soupçonné d'avoir courtisé une femme sans motif honnête; était déchu de ses droits à la maîtrise, et le séducteur exclu de toutes les corporations.

Cette justice légale, cette sévérité protectrice de la femme, était la confirmation des lois de l'Eglise, excommuniant les concubinaires dans les conciles, et les désignant nominativement au prône comme retranchés de la communion des fidèles.

L'aumône du métier, indépendante de l'aumône générale, consistait, dans les corporations, à marier de pauvres orphelines.

Dans le même esprit, on prononçait une amende de trois à six livres contre celui qui, pendant le travail de l'atelier, proférait des blasphèmes, des paroles obscènes, des railleries, des menaces, ou qui même eût raconté des histoires propres à distraire les travailleurs.

Au moyen âge, si la femme avait à attendre une plus grande part de justice, à titre d'être absolu, elle se trouvait tellement absorbée ainsi comme être relatif, qu'elle ne se dégage pas encore dans l'histoire; elle ne nous apparaît qu'à l'ombre du cloître, et nous la voyons partout protégée au foyer domestique, à titre de fille, de femme ou de veuve de maître, de fiancée d'ouvrier, de compagnon, et par cette inspection morale surtout, qui, comme nous venons de le voir, refusait les honneurs de la maîtrise au compagnon concubinaire, et frappait la séduction de peines poussées jusqu'à la barbarie.

Si nous trouvons des hommes dans la corporation des brodeurs, ce n'est pas une raison pour croire qu'ils s'occupaient de travaux féminins comme les hommes de notre siècle, car l'apprenti qui ne se sentait poinjt le talentde devenir maître, restait toujours apprenti plutôtque d'échanger le rabot contre le dé et l'aiguille. S'il eût tenté cette dérogation aux usages reçus, il aurait été accueilli par les huées de ses compagnons de travail. La broderie blanche, sur mousseline, n'était pas connue au moyen âge; pour ces lourdes broderies sur soie et sur laine, en or et en argent, destinées aux tentures, à l'ornementation des églises, des vêtements des prêtres, des armoiries d'or, des croix du Saint-Esprit sur velours, etc., le livre des métiers statue (règlement de 1310), que peut être broudeur et brouderesse qui veut, pour quoi il sache fere le mestier de brouderie aus us et aus coutumes du mestier. Dans ce recueil, je trouve à peine quelques noms de broudeurs, au milieu d'un grand nombre de brouderesses.

Cette broderie était bien moins vétilleuse que les travaux de tapisserie donnés quelquefois aujourd'hui comme passe-temps aux jeunes hommes désœuvrés.

L'autorité intervenait partout pour fixer les droits respectifs de chaque sexe, d'après ses aptitudes naturelles; si la corporation des tailleurs pense que celle des couturières a empiété sur ses attributions, cette affaire litigieuse est laissée à l'arbitrage des tribunaux industriels ; des preuoVhommes et des preudes femmes décideront que les tailleurs fripiers ont, concurremment avec les maîtresses couturières, le droit de confectionner des corsages de robe, mais que les habillements sans corsage sont réservés exclusivement aux couturières (1).

Nous avons vu, du reste, quelle protection particulière Louis XVI et Turgot accordèrent aux femmes en dehors de la liberté générale.

11 n'est pas même besoin de porter un jugement sur le passé pour apprécier la position actuelle de la femme devant toute espèce de salaire.

Des démarcations bonnes ou mauvaises, imparfaites si l'on veut, étaient tracées autrefois entre les travaux de chaque sexe; les loiseussentelles favorisé l'homme, il ne faudrait pas pour cela crier au scandale, car il méritait des avantages particuliers, en raison même de l'organi

(1) Les corporations admettaient des cabaretières : les Bollandistes citent Marie Rousseau, cabaretière parisienne, consultée au xvn' sièole par les plus saints personnages de l'époque.

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sation sociale, qui lui imposait, partout et toujours, le devoir d'élever l'enfant et de protéger la femme. Nous pourrions voir de la tyrannie seulement et de l'oppression, dans un ordre de choses permettant à l'homme irresponsable, à l'homme déserteur des charges de la famille, d'accaparer à son profit personnel et égoïste, le travail réservé autrefois exclusivement aux femmes par les lois et les mœurs.Tyrannie et oppression surtout, si la société, çonsacrant le droit du plus fort, maintenait d'odieuses interdictions contre le sexe faible, qui ne relève que de son abandon. La liberté de l'industrie a-t-elle dédommagé la femme de l'ancienne répartition que les lois faisaient des occupations de chaque sexe?Evidemment non, puisque sur ce nouveau champ de bataille, où luttent un si grand nombre de concurrents, la victoire est restée au plus instruit, au plus fort; l'ouvrière se trouve écrasée ainsi par la prépondérance de l'ouvrier et parl'immoralité de toutes les classes; la position de la femme du peuple, autrefois semblable à celle de l'homme, quand elle n'était pas relativement meilleure que celle-ci, est aujourd'hui cent fois pire. Si cette concurrence, née de la liberté de l'industrie, lui fait enfanter tous les jours des merveilles, on ne peut nier non plus qu'elle n'ait créé de grands maux, par l'instabilité des salaires et l'absence de tout frein moral, qui a ravalé au-dessous de la brute une portion si nombreuse de nos populations ouvrières. Or, dans ce mélange de bien et de mal, il est incontestable qu'en vertu des mœurs actuelles, la somme du mal tombe presque tout entière sur la femme, qu'elle accable souvent. Sans récrimination contre le présent, sans glorification aucune du passé, j'en appelle ici à tous les hommes éclairés et impartiaux. Qu'inférons-nous donc de là? Proposons-nous de rétablir ces arbitraires, ces vexatoires, ces humiliantes et tyranniqnes corporations, mortes depuis longtemps, au milieu d'un concert de réprobations unanimes? Qui serait assez insensé pour inviter l'adulte, agité sur sa couche douloureuse, à chercher le calme et la vie en s'efforçant dese rapetisser jusqu'à son premier berceau ? Non, nous pensons qu'ordonner le recul au fleuve des générations humaines, c'est entreprendre de faire rétrograder l'ombre du cadran solaire : aussi, quand nous prendrons des jalons sur la route du passé, ce ne sera jamais que pour les planter sur celle de l'avenir, en demandant à notre société moderne des lois et des institutions égales pour tous. Comme il est établi que le travail de l'homme seul reste plus que suffisant pour les besoins de la consommation générale, il s'ensuit que par là même il est déjà trop peu rétribué pour suffire à l'entretien de la famille, de sorte que la femme, privée de toute éducation industrielle, inférieure par les forces physiques, se trouve, en raison de notre organisation sociale, condamnée à lutter, non-seulement pour sa subsistance individuelle, mais pour celle de l'enfant, qui tombe presque toujours à sa charge. C'est ainsi qu'en cherchant à pourvoir à leurs besoins les plus pressants, ces êtres faibles que nous ne devrions compter qu'à l'école et au foyer, contribuent à avilir le salaire d'une manière déplorable. Voilà, si je ne me trompe, une des plus grandes plaies de notre industrie moderne : j'indiquerai le remède que je crois unique, après avoir parcouru les principales phases de l'existence de l'ouvrière. .

II. — LES FILEUSES ET LEs TRICOTEUSES.

Le filage était autrefois l'occupation presque exclusive des femmes : par métonymie, la quenouille désignait même la fille des rois, comme nous l'atteste encore l'ancien proverbe qui résume la loi salique. Ce travail était si productif en France au temps de Duguesclin, que ce guerrier, fait prisonnier à Auray, ne craignit pas de fixer sa rançon au prix exorbitant de cent mille livres, parce qu'il savait, dit-il, que les Françaises fileraient leur quenouille pour la payer. A l'époque de la prospérité du filage domestique, les fileuses gagnaient de dix à quinze sous par jour, quand les dépenses nécessaires étaient moitié moindres qu'aujourd'hui. Au xvIIIe siècle encore, d'après Roland de la Platière, les fileuses de laine gagnaient dix sous par jour (1). Le filage absorbait autrefois si complétement les femmes dans la famille, que Colbert réunit avec peine deux cents ouvrières dans la première manufacture d'or filé qu'il créa à Lyon, pour affranchir la France, alors tributaire de l'étranger : le manque seul de fileuses paralysait la prospérité de l'établissement ; l'archevêque de Lyon s'en plaignit même au ministre en disant : « Je fais tous mes efforts pour obliger les religieuses de mon diocèse à s'instruire dans ce métier. Les travaux paisibles du foyer domestique, auxquels la femme ne pouvait suffire, durent battre en retraite devant l'invasion des métiers, des filatures et des mécaniques. Les premières machines à carder, filer et brosser la laine, furent importées en France de 1802 à 1804. Dès leur apparition, le filage domestique périclita, car un métier à filer, de soixante broches, conduit par un adulte et un enfant, exécute le travail

(1) Les gardeuses de vaches, cousant des bas près de leur troupeau, gagnaient sept sous.

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