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» vous adjoindrez un soldat de votre police, et ils partiront cette » nuit. — J'y consens.—A quelle heure? — Ajdeux heures de nuit » mon belouk-bachi conduira chez toi le neveu d'Andruzzi, tandis » qu'un de tes janissaires viendra recevoir son fils à une des portes » de mon palais. Cet arrangement te convient-il ?» Je fis un signe de remerciaient, et nous nous séparâmes.

Les muezzins annonçaient par leurs chants le coucher du soleil, quand je rentrai au consulat; et, une heure ctjdemie après, les Turcs, ayant vaqué à la dernière prière légale, tous les bruits de la ville cessèrent. Agité d'une vive inquiétude, je racontais à mon frère de quelle manière j'avais enlacé le tyran, sans me flatter de l'avoir trompé: caril appréciait aussi bien que moi la valeur des moyens que j'avais employés pour arriver à mon but. Déjà le temps nous semblait plus long qu'à l'ordinaire; nous craignions qu'il ne trahît sa parole, lorsque le marteau de la porte de notre demeure frappe. On ouvre; nous entendons des pas, et bientôt le belouk-bachi Tahir suivi de deux soldats, escortant un homme noir comme les cachots enfumés d'où l'on venait de l'exhumer, entra dans la chancellerie. — Voilà le prisonnier ; payez-nous son ccrou. — Je leur jette quelques pièces d'or, et ils se retirent.

« Où suis-je? s'écria le malheureux en se précipitant à nos pieds; » le ciel m'aurait-il épargné! Ah! mes libérateurs, je vous dois la » vie, mais par quelles angoisses ai-je passé! » Nous l'engageâmes à nous raconter ce qui était arrivé.

« Au moment, dit-il, où la caverne se ferme sur les prisonniers » du château du lac, on m'a appelé, et j'ai pensé que c'était pour me » faire subir le sort de mon oncle. Je me suis recommandé à Dieu, » j'ai demandé pardon à mes compagnons de captivité, en les conju» rant de m'assister par leurs prières au moment redoutable de » l'agonie. Un prêtre, enchatné près de moi, m'a ouvert les portes » du ciel, en m'accordant l'absolution de mes fautes et en me re» commandant aux anges du Seigneur. Les prisonniers m'ont donné » le baiser de paix, en me saluant du nom de martyr. J'ai suivi ceux » que je croyais être mes bourreaux. Je n'entendais plus rien, je ne » me suis pas môme aperçu que j'entrais au consulat de France, et » je croirais volontiers encore que ce qui se passe est un songe. »

Rassure-toi, Natché, tu es libre, et ton cousin, le jeune Nestor, va nous être rendu : je l'attends. « Le [ils d'Andruzzi ! Il vil? 0 mou Dieu, • soyez béni, ce cher enfant me reste. — Mais parle-nous de la fin » tragique de ton oncle. — Les geôliers sont-ils partis? — Oui. — » Je l'avais oublié; mais vos domestiques pourraient m'entendre?— » Non. — Terre de malédiction, les murs de nos cachots avaient des » oreilles, ils révélaient nos plus secrètes paroles... .Mon oncle a péri » victime du plus lâche des assassinats ! Hier, on nous avait conduits » enchaînés aux travaux publics, lorsqu'un soldat de Tahir vint or» donner au major de le suivre. On lui ôta ses fers, et on le recon

• duisuit à sa prison, où je rentrai avec la chiourme, à la lin du jour. » J'appris des geôliers, qu'on avait fait monter mon oncle dans un » étage supérieur. Je ne savais que penser de cette disposition, quand » vers le milieu de la nuit nous fûmes réveillés par les cris d'un » homme qui semblait lutter contre des assassins, en poussant de » grands cris. Je prête l'oreille, et je reconnais la voix du major. Je » me mis en prière... Le bruit cessa, et une secrète horreur Gt dresser » mes cheveux!... Le lendemain au matin, je n'ai que trop connu

• l'étendue de mon malheur. J'ai su, qu'après avoir longtemps ré» sisté, la victime avait été abattue à coups de barre de fer; qu'on > lui avait brisé la tête, et qu'ensuite on avait précipité son cadavre » dans la rue. Voilà la vérité, et ce meurtre n'est plus un secret pour » aucun des prisonniers. — Qu'il en soit un ici. Ton neveu va pa» rattre; je lui dirai, et tu attesteras, que son père, qu'il ne man»< quera pas de me demander, est parti pour Corfou. Retire-toi, je te » ferai appeler quand il en sera temps; prends garde de laisser soup» çonner la révélation que tu viens de me faire. »

Nous tenions un des prisonniers, mais le fils d'Andruzzi,qu'Alipacha avait placé au nombre de ses pages, ne paraissait pas. Le janissaire que j'avais envoyé pour le recevoir était en retard, et deux domestiques, expédiés pour savoir ce qui se passait au sérail, n'avaient pu y pénétrer; on n'y apercevait plus ni feux, ni lumières.*Déjà l'horloge de la ville avait sonné la quatrième heure de la nuit, nous attendions... lorsqu'une lanterne sourde, éclairant tout à coup ma galerie, me montra le fils d'Andruzzi, conduit par mon janissaire.— « Silence! ainsi le veut le vizir ; voilà Nestor: il faut partir.—Entre, » mon fils, ne crains rien, tu es libre. —El mon père est-il libre » aussi? — Tu le rejoindras. — Il n'est pas ici?— Non. — Il est » donc mort? — Rassure-toi, il t'a précédé, tu le reverras. — Le » monstre l'a assassiné? » Et en vociférant, l'enfant arrachait sa longue chevelure blonde; puis, arrêtant fixement ses regards sur mon frère : « Je vous ai vu, monsieur, à Chimarra dans la maison de mon » père; il vous aimait tant !... Ne me trompez pas, l'a-t-on égorgé? » — Il faut partir, Nestor; les moments sont comptés; ton cousin • est ici.—Mon cousin!—Tu vas le voir c'est lui qui te conduira à » Corfou. »

Il serait impossible de décrire la scène qui se passa entre le fils d'Andruzzi et son cousin. Le fatal secret fut découvert. Le jeune homme resta immobile, les larmes qui coulaient de ses yeux s'arrêtèrent, et après une longue pause, il dit tranquillement : Mon cœur ne m'avait pas trompé. Je vivrai pour consoler ma mire, partons au plus tôt. Vierge couronnée, ayez pitié de mon pauvre père! Partons, partons ; la cause du malheur est celle de Dieu, il nous protégera.'

J'acheminai les prisonniers sous la conduite du courrier français, que je prévins de faire diligence en prenant les sentiers les moins fréquentés. Ils partirent environnés du silence et des ombres d'une nuit pluvieuse; j'écoutai aussi longtemps qu'il me fut possible les pas des chevaux, et après m'ètre assuré qu'ils avaient franchi les postes avancés qui veillaient alors jour et nuit autour de Janina, je levai les mains en répétant cette phrase sortie de la bouche de l'enfant : La cause du malheur est celle de Dieu, puisse-t-il protéger l'innocence l

La ville de Janina venait d'apprendre ce dernier attentat de son vizir avec une crainte tempérée par le plaisir de savoir le lils et le neveu d'Andruzzi arrachés à sa fureur, lorsqu'aux rugissements du tigre altéré de sang succédèrent des chants d'allégresse et d'hymen. Ils annonçaient le mariage de Moustaï, vizir de Scodra, avec la fille atnée de Véli-pacha, qu'on avait surnommée et que son oncle Mouctar aimait à appeler la princesse d'Aulide, à cause que sa dot se composait de plusieurs villages situés dans cette contrée féconde en souvenirs mythologiques. Les saturnales qu'on célèbre dans ces occasions commencèrent aussitôt, car les préparatifs en avaient été ordonnés avec autant de secret que ceux des conspirations que le satrape ourdissait pour se défaire de ses ennemis. L'enceinte de la ville fut soudainement remplie d'une population étrangère, et huit jours après la proclamation des fêtes nuptiales, on vit danser sur les tombeaux, encore teints du sang des beys de la Chaonie et du Musaché, les beys de la Macédoine et de la Thessalie.

Ces derniers, qui connaissaient l'état de mésintelligence existant entre le satrape et son fils Véli, leur vizir, étaient venus à ces noces, armés en guerre, et accompagnés d'escortes nombreuses, qu'ils gardèrent, au sein même de la ville où ils étaient conviés au plaisir. Cependant tout annonçait la joie bruyante d'un peuple esclave qui s'étourdit pour ne pas entendre le bruit de ses chaînes. Les rues, les bazars et les places publiques étaient encombrés de bohémiens accourus par hordes du fond de la Romélie. On ne rencontrait sur les routes que des paysans, guidés par leurs prêtres, qui conduisaient à la cour du vizir des béliers avec les cornes enlacées de feuilles de papier doré, et des troupeaux entiers dont on avait teint les toisons en rouge. Un étranger qui serait entré alors à Janina aurait pensé que les siècles entrevus et chantés par les poètes commençaient dans la Grèce devenue libre et heureuse. .

C'était la Grèce esclave qui délirait devant un barbare. Les évêques, les abbés, le clergé et les notables, étaient contraints de s'enivrer, et de prostituer leur caractère, pour complaire à celui qui ne croyait être honoré que lorsqu'il avilissait les hommes. On se relayait jour et nuit pour soutenir la durée des bacchanales. Les feux, les cris de joie, les bruits des instrumentsde musique, les sauts des funambules, les combats des bêtes féroces, les joutes du dgérid se succédaient sans aucune interruption. Les broches auxquelles rôtissaient des moutons, des chèvres et des boucs entiers, étaient en permanence sur les places, pour satisfaire une tourbe affamée de vagabonds, et des flots de vin coulaient aux tables dressées dans les cours du palais. Des piquets de soldats arrachaient les artisans de leurs boutiques, et les forçaient, à coups de fouet, de se rendre au sérail, pour prendre part à l'allégresse publique; tandis que les bandes de bohémiens et de bohémiennes impudiques forçaient les portes des particuliers sous prétexte qu'ils devaient les divertir par ordre du vizir, et volaient effrontément tout ce qui tombait sous leur main.

Le vizir se réjouissait d'un spectacle qui offrait des scènes si révoltantes, que les anciens coryphées des Lupercales auraient rougi de l'état d'abrutissement où la licence porta la populace. Mais ce qui le flattait surtout, c'était de pouvoir satisfaire son avidité, car tout convié devait déposer un cadeau sur le seuil de la porte vizirielle de son altesse. Y manquer, aurait été encourir sa disgrâce; et quatre secrétaires, inquisiteurs de la tyrannie, étaient assis aux portes du sérail pour demander énigmatiquement des présents, qu'ils enregistraient avec le plus grand soin.

Enfin, le dix-neuvième jour des orgies fut consacré au grand ziaphet ou festin, auquel Ali-pacha parut dans toute sa pompe, entouré de ses esclaves nobles, titre aussi ancien que le despotisme dans l'Orient, pour désigner la haute domesticité qui environne ses souverains '. Il prit place au-dessus de plus de quinze cents conviés qui remplissaient les galeries et la place de son château du lac. Il promenait ses regards sur cette foule asservie, lorsqu'une dépèche, non moins fatale que la main invisible qui apparut à Balthazar, au milieu de son banquet royal, vint troubler les plaisirs du tyran. Il l'ouvre, il apprend que, de six sicaires qu'il avait envoyés à Larisse pour assassiner Pachô-bey, cinq d'entre eux, après avoir manqué leur coup, avaient été saisis et pendus aux fourches patibulaires.

Un trouble involontaire le saisit; vainement il essayait de faire bonne contenance. Il souriait, mais ses yeux étaient rouges de colère, et un pressentiment sinistre le tourmentait. Il se retira en faisant annoncer, par un de ses hérauts, qu'on continuât à s'amuser; elle retour delà vingtième aurore qui éclairait les débauches, vit arriver dans la plaine de Janina le parrain de la couronne, envoyé par Moustaï, vizir des Scodriens, pour recevoir l'épouse destinée à régner dans son harem.

Jousouf, bey des Dibres, vieil ennemi d'Ali-pacha, qui était ce parrain de la couronne, avait dressé ses tentes au pied du Tomoros de Dodone, où il s'était campé avec un escadron de huit cents cavaliers guègues, et, quelques instances qu'on lui fit, il ne voulut jamais consentir à entrer en ville. On refusa au vieil Ibrahim la consolation d'embrasser et de bénir sa petite-fille, qui était depuis longtemps ravie à sa tendresse. Les pleurs de Zobéide, sa mère ; les instances de son oncle, Mouctar- pacha ; les prières de la jeune Aïsché, modèle de douceur et de beauté, ne purent obtenir cette grâce du tyran qui avait disposédesa main, sans demander le consentement de son père et de sa mère: clause sacrée, môme dans la religion mahométane '.

1 Celte locution se trouve dans tous les écrivains de l'antiquité. « Alexandre étant » au lit de la mort, dit l'Écriture, appela ses esclaves nobles qui avaient été nourris » avec lui dès son enfance, et leur partagea son empire. » ( Machab., lib. i, en. 1.) Il ne les regardait quecomme ses premiers esclaves, et ils ne différaient des véritables que par le privilège de manger quelquefois à sa table, et de n'être fustigés que de sa main royale. (Voyez Diod. Sicul., lib. xvn, $ 63. Quinl-Curt., lib. vin, ch. 6; lib. \, cli. 8.)

'Voyez Code civil des Turcs, cb. 5, des mariages contractés au nom d'un

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