Images de page
PDF
ePub

mesure dans mon nouveau journal, le Mot d'ordre, que j'avais justement l'intention d'appeler le Régicide. Pourquoi n'ai-je pas su cela plus tôt ? Je vous aurais mis sur ma liste de candidats et vous auriez été nommé à Paris. Vous avez du moins, je me plais à le croire, été élu en province ?

Me CRÉMIEUX.

Hélas ! non. Après avoir gouverné à Paris, à Tours et à Bordeaux, je n'ai pu être élu ni à Bordeaux, ni à Tours, ni à Paris. Les électeurs de l'Algérie, sur lesquels je comptais, m'ont traité de Turc à Maure. --(Avec mélancolie.) Glais-Bizoin et moi, après avoir tout sacrifié à la République, nous avons été trahis par elle, et pourtant, en dépit de ses infidélités, nous l'aimons encore, nous l'aimerons toujours : elle est si belle!

[blocks in formation]

Crémieux, vous êtes beau comme l'antique! Oui, vous me rappelez, en ce moment, Glais-Bizoin et vous, ces nobles vieillards dont parle, au début de l'un de ses sonnets, le poëte Ronsard :

Il ne faut s'esbahir, disaient les bons vieillards,
Devant le mur troyen voyant passer Hélène,
Si
pour

telle beauté nous souffrons tant de peine;
Notre mal ne vaut pas un seul de ses regards.

(Une heure sonne à la pendule de la Chambre.) Déjà une heure! Je vais manquer mon entrée. Au

revoir, mon bon. (Il sort en sifflottant un air de la Belle-Hélène.)

(M° Crémieux ouvre la fenêtre et le suit des yeux jusqu'au détour de la rue, qui est cnvchie tout à coup par un. essaim de marchands de journaux.)

PREMIER MARCHAND.

Voilà ce qui vient de paraître ! La liste complète de tous les députés à l'Assemblée nationale ! Pour deux sous !

DEUXIÈME MARCHAND. Un sou, la liste de tous les députés avec leurs adresses ! Un sou !

Me CRÉMIEUX.

Quel supplice! Comprend-on que le gouvernement permette à tous ces braillards de troubler ainsi le repos des citoyens paisibles !

(11 ferme brusquement la fenêtre. La porte s'ouvre. Entre M. Glais-Bizoin. Sans échanger une parole, ils tombent dans les bras l'un de l'autre et mélent leurs larmes. Tableau.)

MERCURE ET GAMBETTA

IV

MERCURE ET GAMBETTA ()

Mercure, Caron, Gambetta. (Mercure est, avec Gambetta, sur les bords de l'Acheron; Caron est dans sa barque.)

CARON.

Quel homme mènes-tu là ? Il fait bien l'important. Qu'a-t-il de plus qu'un autre pour s'en faire accroire ?

MERCURE.

Il était jeune, impétueux, bouillant, éloquent, propre à charmer tout le monde. Etudiant, avocat, député, ministre, il n'a cessé de faire du bruit. A peine au sortir du lycée, il est devenu le Jupiter tonnant des tables d'hôte et le Démosthènes des brasseries du Quartier-Latin. Avocat, il a cassé les vitres du Palais de Justice et prononcé en faveur du citoyen Delescluze un plaidoyer retentissant, qui donna dans Paris le signal du Réveil ;

(1) Voyez Fénelon, Dialogues des morts, XX: Alcibiade, Mercure et Caron.

« PrécédentContinuer »