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il u de penchant à aimer. La frivolité qui nuit au développemeut de ses talens et de ses vertus, le préserve en même temps des crimes noirs et réfléchis : la perfidie lui est étrangère, et il est emprunté dans l'intrigue. Si l'on a quelquefois vu chez lui des crimes odieux, ils ont disparu plutôt par le caractère national, que par la sévérité des lois.

Duclos.

Les mêmes.

Voyagez beaucoup, et vous ne trouverez pas de peuple aussi doux, aussi affable, aussi franc, aussi poli, aussi spirituel, aussi galant que le Français; il l'est quelquefois trop, mais ce défaut est-il donc si grand? Il s'affecte avec vivacité et promptitude, et quelquefois pour des choses très-frivoles, tandis que des objets importans, ou le touchent peu, ou n'excitent que sa plaisanterie. Le ridicule est son arıne favorite, et la plus redoutable pour les autres et pour lui-même. Il passe rapidement du plaisir à la peine, et de la peine au plaisir. Le même bogheur le fatigue. Il n'éprouve guère de sensations profondes. Il s'enrgoue, mais il n'est ni fantasque, ni intolérant, ni enthousiaste. Il ue se mêle jamais d'affaires d'état que pour chansoduer ou dire sou épigramme sur les ministres. Cette légèreté est la source d'une espèce d'égalité dont il n'existe aucune trace ailleurs : elle met de temps en temps l'homme du commun qui a de l'esprit au niveau du grand seigneur; c'est en quelque sorte un peuple de femmes: car c'est parmi les femmes qu'on découvre, qu'on entend, qu'on aperçoit à côté de l'inconséquence, de la folie, et du caprice, un mouvement, un mot, une action forte et sublime. Il a le tact exquis, le godt très-fin; ce qui tient au sentiment de l'honneur, dont la nuance se répand sur toutes les conditions et sur tous les objets. Il est brave. Il est plutôt indiscret que confiant, et plus libertio que voluptueux. La sociabilité qui le rasseinble en cercle nombreux, et qui le promène en un jour en vingt cercles différens, use tout pour lui en un clin d'æil, ouvrages, nouvelles, modes, vices, vertus. Chaque semaine a son héros en bien comme en mal; c'est la contrée où il est le plus facile de faire parler de soi, et le plus difficile d'en faire parler long-temps. Il aime les talens en tout genre; et c'est moins par les récompenses du gouvernement que par la considération populaire qu'ils se soutiennent dans son pays. Il honore le génie, il se familiarise trop aisément; ce qui n'est pas sans inconvénieut pour lui-même, et pour ceux qui veulent se faire respecter. Le Français est avec vous ce que vous désirez qu'il soit; mais il faut se tenir avec lui sur ses gardes. Il perfectionne tout ce que les autres invenlent. Tels sont les traits dont il porte l'empreinte, plus ou moins marquée, dans les contrées qu'il visite plutôt pour satisfaire sa curiosité, que pour ajouter à son instruction, aussi n'en rapporte-t-il que des prétentions. Il est plus fait pour l'aniusement que pour l'amitié. JI a des connaissances sans nombre, et souvent il meurt scul. C'est l'être de la terre qui a le plus de jouissances et le moins de regrets. Comme

a

il ne s'attache à rien fortement, il a bientôt oublié ce qu'il a perdu. 11 possède supérieurement l'art de remplacer, et il est secondé dans cet art par tout ce qui l'environne. Si vous en exceptez cette prédilection offensante qu'il a pour sa nation, et qu'il n'est pas en lui de dissimuler il me semble que le jeune Français, gai, léger, plaisant, et frivole, est l'homme aimable de sa nation; et que le Français inûr, instruit, et sage, qui a conservé les agrémens de sa jeunesse, est l'homme aimable et estimable de tous les pays.

Raynal.

a

Giton et Phédon, ou le Riche et le Pauvre. Giton a le teint frais, le visage plein, et les joues pendantes, l'ail fixe et assuré, les épaules larges, l'estomac haut, la démarche ferme et délibérée: il parle avec contiance, il fait répéter celui qui l'entretient, et il ne goûte que médiocrement tout ce qu'il lui dit: il déploie un ample mouchoir, et se mouche avec grand bruit; il crache fort loin, et il éternue fort haut; il dort le jour, il dort la nuit, et profondément; il ronfle en compagnie. Il occupe, à table et à la promenade, plus de place qu'un autre; il tient le milieu en se promenant avec ses égaux; il s'arrête, et l'on s'arrête; il continue de marcher, et l'on marche ; tous se règlent sur lui; il interrompt, il redresse ceux qui ont la parole: on ne l'interrompt pas, on l'écoute aussi long-temps qu'il veut parler, on est de son avis ; on croit les nouvelles qu'il débite. S'il s'assied, vous le voyez s'enfoncer dans un fauteuil, croiser les jambes l'une sur l'autre, froncer le sourcil, abaisser son chapeau sur ses yeux pour ne voir personne, ou le relever ensuite, et découvrir son front par fierté, ou par audace. Il est enjoué, grand rieur, impatient, présoinptueux, colère, libertin, politique, mystérieux sur les affaires du temps: il se croit des talens et de l'esprit; il est riche.

Phédon a les yeux creux, le teint échauffé, le corps sec, et le visage maigre: il dort peu, et d'un sommeil fort léger: il est abstrait, rêveur, et il a, avec de l'esprit, l'air d'un stupide: il oublie de dire ce qu'il sait, ou de parler d'événemens qui lui sont connus ; et, s'il le fait quelquefois, il s'en tire mal; il croit peser à ceux à qui il parle: il conte brièvement, mais froidement; il ne se fait pas écouter, il ne fait point rire: il applaudit, il sourit à ce que les autres lui disent, il est de leur avis, il court, il vole pour leur rendre de petits services: il est complaisant, flatteur, empressé : il est mystérieux sur ses affaires, quelquefois menteur; il est superstitieux, scrupuleux, timide: il marche doucement et légèrement, il sedible craindre de fouler la terre: il marche les yeux baissés, et il n'ose les lever sur ceux qui passent. Il n'est jamais du nombre de ceux qui forment un cercle pour discourir, il se mel derrière celui qui parle, recueille furtivement ce qui se dit, et se retire si on le regarde. Il s'occupe point de lieu, il ne tient point de place, il va les épaules serrées, le chapeau abaissé sur ses yeux pour n'être point vu, il se replie, et se renferme dans son manteau: il n'y a point de galeries si embarrassées et si

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remplies de monde où il ne trouve inoyen de passer sans effort, et de se couler, sans être aperçu. Si on le prie de s'asseoir, il se met à peine sur le bord d'un siége: il parle bas dans la conversation, et il articule mal: libre néanmoins sur les affaires publiques, chagrin contre le siècle, médiocrenient prévenu des ministres et du ministère. Il n'ouvre la bouche que pour répondre: il tousse, il se mouche sous son chapeau, il crache presque sur soi, et il attend qu'il soit senl pour éternuer; ou si cela lui arrive, c'est à l'insçu de la compagnie, il n'en coûte à personne ni salut, ni compliment; il est pauvre.

Labruyère.

Gnathon, ou l'Egotate. Gnathon ne vit que pour soi, et tous les hommes ensemble sont à son égard comme s'ils n'étaient point. Non content de remplir à une table la première place, il occupe lui seul celle de deux autres ; il oublie que le repas est pour lui et pour toute la compagnie ; il se rend maître du plat, et fait son propre de chaque service: il ne s'attache à aucun des mets, qu'il n'ait achevé d'essayer de tous ; il voudrait pouvoir les savourer tous tout-à-la-fois : il ne se sert à table que de mains, il manie les viandes, les remanie, démembre, déchire, et en use de manière qu'il faut que les conviés, s'ils veulent manger, mangent ses restes; il ne leur épargne aucune de ces mal-propretés dégoûtantes, capables d'ôter l'appétit aux plus affamés: le jus et les sauces lui dégouttent du menton et de la barbe; s'il enlève un ragoût de dessus un plat, il le répand en chemin dans un autre plat; et sur la nappe, on le suit à la trace ; il mange haut et avec grand bruit, il roule les yeux en mangeant, la table est pour lui un ratelier; il écure ses dents, et il continue à manger. Il se fait, quelque part où il se trouve, une manière d'éta. blissement, et ne souffre pas d'être plus pressé au sermon ou au théâtre que dans sa chambre. Il n'y a dans un carrosse, que les places du fond qui lui conviennent: dans toute autre, si on veut l'en croire, il pálit, et tombe en faiblesse. S'il fait un voyage avec plusieurs, il les prévient dans les hôtelleries, et il sait toujours se conserver dans la meilleure chambre, le meilleur lit. Il tourne tout à son usage: ses valets, ceux d'autrui coureut dans le même temps pour son service: tout ce qu'il trouve sous sa main lui est propre, hardes, équipages: il embarrasse tout le monde, ne se contraint pour personne, ne plaint personne, ne connaît de maux que les siens, que sa réplétion et sa bile; ne pleure point la mort des autres, n'appréhende que la sienne, qu'il racheterait volontiers de l'extinction du genre humain.

Le même,

Cliton, ou l'Homme pour lu Digestion.

Cliton n'a jamais eu en toute sa vie que deux affaires, qui sont de diver le matin, et de souper le soir ; il ne semble né que pour la digestion ; il n'a de même qu'un entretien ; il dit les entrées qui ont été servies au dernier repas où il s'est trouvé; il dit combien il y a eu de potages, et quels potages; il place ensuite le rôt et les entre mets; il se souvient exactement de quels plats on a relevé le premier service; il n'oublie pas les hors d'ouvres, le fruit, et les assiettes : il nomme tous les vins et toutes les liqueurs dont il a bu; il possède le langage des cuisines autant qu'il peut s'étendre, et il me fait envie de manger à une bonne table où il ne soit point: il a surtout un palais sûr, qui ne prend point le change, et il ne s'est jamais vu exposé à l'horrible inconvénient de manger un mauvais ragoût, ou de boire d'un vin mé. diocre. C'est un personnage illustre dans son genre, et qui a porté le talent de se bien nourrir jusques où il pouvait aller; on ne reverra plus un homme qui mange tant, et qui mange si bien ; aussi est-il l'arbitre des bons morceaux ; et il n'est guères permis d'avoir du goût pour ce qu'il désapprouve. Mais il n'est plus, il s'est fait du moins porter à table jusqu'au dernier soupir: il donnait à manger le jour qu'il est mort, Quelque part où il soit, il mange; et s'il revient au monde, c'est pour manger.

Le même.

Ménippe, ou les Plumes du Paon. Ménippe est l'oiseau paré de divers plumages, qui ne sont pas à lui; il ne parle pas, il répète des sentimens et des discours, se sert même si naturellement de l'esprit des autres, qu'il y est le premier trompé, et qu'il croit souvent dire son goût, ou expliquer sa pensée, lorsqu'il n'est que l'écho de quelqu'un qu'il vient de quitter. C'est un homme qui est de mise un quart d'heure de suite, qui le moment d'après baisse, dégénère, perd le peu de lustre qu'un peu de mémoire lui dounait, et montre la corde: lui seul ignore combien il est au-dessous du sublime et de l'héroïque: et incapable de savoir jusqu'où l'on peut avoir de l'esprit, il croit naïvement que ce qu'il en a, est tout ce que les bonnes en sauraient avoir ; aussi a-t-il l'air et le maintien de celui qui n'a rien à désirer sur ce chapitre, et qui ne porte envie à personne. Il se parle

à souvent à soi-même, et il ne s'en cache pas ; ceux qui passent le voient, et il semble toujours prendre un parti, ou décider qu'une telle chose est sans réplique. Si vous le saluez quelquefois, c'est le jeter dans l'embarras de savoir s'il doit rendre le salut ou non ; et pendant qu'il délibère, vous êtes déjà hors de portée. Sa vanité l'a fait honnête homine, l'a mis au-dessus de lui-même, l'a fait devenir ce qu'il n'était pas. L'on juge, en le voyant, qu'il n'est occupé que de sa personne, qu'il sait que tout lui sied bien et que sa parure est assortie, qu'il croit

que tous les yeux sont ouverts sur lui, et que les homines se relayen pour le contempler.

Le même.

Le Fat.

C'est un homine dont la vanité seule forme le caractère; qui ne fait rien par godt, qui n'agit que par ostentation, et qui voulant s'élever audessus des autres, est descendu au-dessous de lui-même. Familier avec ses supérieurs, important avec ses inférieurs, il tutoie, il protège, il méprise. Vous le saluez, et il ne vous voit pas; vous lui parlez, et il ne vous écoute pas; vous parlez à un autre, et il vous interrompt. Il lorgne, il persiffle au milieu de la société la plus respectable, et de la conversation la plus sérieuse; une femme le regarde, et il s'en croit aimé. Soit qu'on le souffre, soit qu'on le chasse, il en tire également avantage. Il dit à l'homme vertueux de venir le voir, et il lui indique l'heure du brodeur et du bijoutier. Il offre à l'homme libre une place dans sa voiture, et il lui laisse prendre la moins commode. Il s'a aucune connaissance, et il donne des avis aux savans et aux artistes. Il en eût donné à Vauban sur les fortifications, à Lebrun sur la peinture, à Racine sur la poésie. Sort-il du spectacle? il parle à l'oreille de ses gens. Il part: vous croyez qu'il vole à un rendez-vous : il va souper seul chez lui. Il se fait rendre mystérieusement en public des billets vrais ou supposés : on croirait qu'il a fixé une coquette, ou dé. terminé une prude. Il fait un long calcul de ses revenus : il n'a que soixante mille livres de rente, et il ne peut vivre. Il consulte la mode pour ses travers comme pour ses habits, pour ses indispositions comme pour ses voitures, pour son médecin comme pour son tailleur. Vrai personnage de théâtre, à le voir, vous croiriez qu'il a un masque; à l'entendre, vous diriez qu'il joue un rôle ; ses paroles sout vaines, ses actions sont des mensonges, son silence même est menteur. II manque aus engagemens qu'il a ; il en feint quand il n'en a pas. Il ne va pas où on l'attend, il arrive tard où il n'est pas attendu. Il n'ose avouer un parent pauvre ou peu connu. Il se glorifie de l'amitié d'un grand à qui il n'a jamais parlé, ou qui ne lui a jamais répondu. Il a du bel esprit, la suffisance et les mots satiriques; de l'homme de qualité, les talons rouges, le coureur, et les créanciers; de l'homme à bonnes fortuues, la petite maison, l'ambre, et les grisons. Pour peu qu'il fût fripon, il serait en tout le coutraste de l'honnête homme. En un mot, c'est un homme d'esprit pour les sots qui l'admirent, c'est un sot pour les gens sensés qui l'évitent. Mais si vous connaissez bien cet homme, ce n'est ni un homme d'esprit, ni un sot; c'est un fat, c'est le modèle d'une infinité de jeunes sots mal élevés.

Desmahis.

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