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VI

LE CINQ MAI 1871

Napoléon Ier, le Concierge du Corps législatif,

Invalides et Gardes-nationaux.

SCÈNE [re

AUX INVALIDES.

NAPOLÉON jer, sortant de son tombeau et regardant au

tour de lui. Personne ! le gardien de mon tombeau n'est pas là... Il sera sans doute allé au cabaret voisin boire à ma santé avec quelques vieux braves... Mais, ne perdons pas de temps et ne nous amusons pas aux bagatelles de la porte. Je n'ai chaque année qu'une seule nuit, celle du Cinq Mai, pour aller aux nouvelles et pour voir ma famille. Il y a un an, lorsque j'ai dû rentrer dans ma tombe, la France était à la veille du plébiscite; il me tarde d'apprendre quel a été le résultat de son vote : puisse-t-il avoir été favorable ! Pendant mon som

meil de douze mois, j'ai fait de mauvais rêves; j'ai eu d'affreux cauchemars, et, au moment de me retrouver face à face avec la réalité, je ne puis me défendre d'un sentiment d'inquiétude.

(Arrivé dans la cour d'honneur, il aperçoit deux invalides, qui s'avancent péniblement, appuyés sur des béquilles).

Voici deux voltigeurs de la jeune garde. Je vais savoir par eux à quoi m'en tenir. (Il enfonce son chapeau sur ses yeux et relève le collet de son manteau.) Conservons soigneusement notre incognito. (Il les aborde.) Pardon, mes amis, je désirerais savoir quel a été le résultat du plébiscite.

LE PREMIER INVALIDE, avec étonnement. De quel plébiscite?

NAPOLÉON.

De celui du 8 mai 1870.

LE PREMIER INVALIDE.

Vous le savez, parbleu, aussi bien que nous.

NAPOLÉON. Faites comme si je ne le savais pas, et veuillez me répondre ; vous m'obligerez infiniment. LE SECOND INVALIDE, bas au premier, et hochant la tête.

Le pauvre homme a un grain. Mais il n'en coûte pas beaucoup pour le satisfaire. (Haut.) Si mes souvenirs sont exacts, il y a eu plus de sept millions de Oui et à peine quinze cent mille Non (TM).

(4) Chiffres officiels, 7, 356, 434 Oui ; 1, 560, 706 Non; 1,671, 361 Abstentions.

NAPOLÉON, rayonnant. Plus de sept millions de Oui ! -- Merci, mes amis, merci mille fois.

(Il les quitte et se dirige vers l'esplanade de l'Hôtel.)

Plus de sept millions de Oui ! Quel triomphe, et combien mes craintes étaient dénuées de fondement ! Mon neveu est décidément un grand homme. L'Empire repose aujourd'hui sur des assises inébranlables, et la dynastie des Bonaparte est à jamais consolidée ! Il faut que j'aille aux Tuileries féliciter Louis de ce magnifique succès.

(On entend du côté de Vanves et d'Issy le bruit du canon. Napoléon s'arrête et écoute).

C'est drôle... le canon à cette heure... (Après avoir réfléchi quelques instants.) L'Empereur, pour m'être agréable, et sachant que je n'ai que quelques heures à passer hors de mon tombeau , aurait-il donné l'ordre de tirer pendant ce tempslà des salves d'artillerie ? (Le bruit de la canonnade augmente, et Napoléon l'écoute avec une satisfaclion de plus en plus visible.) Le canon est un instrument qui me plaît, et qui est harmonieux.

( Il tourne à droite et se dirige vers les Tuileries par le quai d'Orsay).

SCÈNE II.

Devant la présidence du Corps législatif.

NAPOLÉON. Je ferais peut-être bien d'entrer un instant à la présidence, pour prendre langue et savoir de Schneider ce qui s'est passé depuis le plébiscite. Autrement, il m'arrivera encore de prêter à rire, aux Tuileries, par mon ignorance des événements les plus récents et les plus considérables. (S'adressant au concierge.) M. le président est-il chez lui ?

LE CONCIERGE.

Quel président ?

NAPOLÉON.

Hé ! le président Schneider.

LE CONCIERGE.

M, Schneider est ailleurs ().

NAPOLÉON.

Le Corps législatif est donc en vacances ?

LE CONCIERGE.

Vous moquez-vous de moi ? Je ne suis point d'humeur à jouer le rôle de Pipelet, et vous, mon

(") On sait qu'en allemand Schneider vent dire Tailleur, et que c'est sous le nom de M. Tailleur que l'ancien président du Corps. législatif ligure dans le roman-pamphlet publié par Mme Wyse-Ratazzi (née Bonaparte) sous ce titre : le Mariage d'une créole.

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