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IMPRIMERIE DE 1. FOURNIER ET CIB.

RUE SAINT-BENOIT, 7.

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Contin. Hiersemann 2-14-29 17800

FERNANDE.

IX.

Avant l'intimité qui venait de se former entre Fernande et Maurice, ils avaient tous deux ignoré cette vie du cour, qui seule donne aux passions leur force et leur durée; mais à la première révélation de cette existence ignorée jusqu'alors, Maurice avait'vu fuir toutes les illusions de sa vie conjugale. Clotilde était jolie, Clotilde était même belle, plus belle que Fernande peut-être, mais de cette beauté froide qui ne s'anime jamais ni du rayon de l'enthousiasme, ni des larmes de la pitié. Le bonheur de Maurice avec Clotilde était un bonheur calme, uniforme, négatif; c'était l'absence de la douleur plutôt que la présence de la joie. Le sourire de Clotilde était charmant, mais c'était toujours le même sourire; c'était son sourire du matin, c'était son sourire du soir, c'était le sourire dont elle accompagnait le départ de Maurice et dont elle saluait son retour. Clotilde enfin semblait une de ces belles fleurs artificielles comme on en voit dans les ateliers de Batton et de Nattier, toujours fraiches, toujours jolies, mais ayant dans leur fraîcheur éternelle et dans leur beauté sans fin quelque chose d'inanimé qui dénonce l'absence de la vie.

Maurice avait épousé Clotilde å seize ans, et s'était dit à lui-même:

(1) Voyez les livraisons des 17, 24 et 31 décembre 1843.

C'est une enfant. Clotilde avait pris trois années et était devenue femme sans qu'autre chose se développåt en elle, que sa froide beauté. Il en résultait que Maurice avait toujours aimé Clotilde comme on aime une seur.

Tout cet édifice d'heureuse tranquillité avait donc, aux yeux de Maurice, simulé le bonheur. Les convenances respectées à l'égard de sa jeune femme lui avaient valu ce que les gens du monde appellent la considération. Le repos et la vanité l'avaient maintenu dans cet état intermédiaire entre l'ennui et la felicité. Mais du moment où Maurice avait retrouvé Fernande, c'est-à-dire la femme selon ses sympathies, le cœur selon son coeur, l'ame selon son ame, il ne s'était plus inquiété à quel étage de la société il l'avait rencontrée. Il l'avait prise dans ses bras, l'avait enlevée jusqu'aux régions les plus hautes de son amour. Dés-lors les émotions, les mystères, les transports d'une existence nouvelle, avaient répondu aux besoins endormis de son organisation, aux lois secrètes de sa poétique et ardente nature. Tout avait disparu, disparu dans le passé, car le passé était vide d'émotions, et quiconque a traversé la mer oublie tous les jours de calme pour le souvenir d'un seul jour de tempête. Il n'y avait donc plus pour lui de félicité que dans les regards de Fernande : à ses yeux, le luxe ne conservait de prix que par le goût exquis dont elle parait toute chose; les arts ne répondaient à sa pensée que par le sentiment qu'elle y attachait; enfin, sa vie même, si pleine à cette heure, lui devenait insupportable à l'instant même, si ce n'était pas à Fernande qu'il la consacrait.

Pour Fernande aussi venait de s'ouvrir une existence plus conforme à ses désirs et à ses volontés. La sainteté d'un amour vrai semblait en quelque sorte la purifier, effacer le passé, rendre à son ame sa candeur native. Fernande chassait tous les souvenirs anciens pour ne pas souiller un avenir dont les promesses la berçaient mollement. On eût dit que par un effort de volonté elle retournait à son enfance pour disposer cette fois les évènemens de sa nouvelle vie d'après les exigences de sa raison; et cette force de vouloir, par laquelle tout prenait un autre aspect, donnait à la fois à sa beauté un charme plus puissant et à son esprit une allure plus vive. Le bonheur de son ame rayonnait autour d'elle, comme la lueur d'un ardent foyer.

Un tel accord de sympathie venait accroître rapidement une passion dont l'un et l'autre ressentait pour la première fois l'impression profonde. Chaque jour ajoutait quelque chose au charme du tete-àtète, au bonheur de l'intimité. Plus ils s'appréciaient l'un l'autre,

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